À travers les ondulations du Jazz hybridé au Pannonica

La salle jazz Nantaise « Le Pannonica » déborde d’énergie en cette fin d’année musicale, puisqu’elle invite sous ses projecteurs deux quartet aux sonorités bien hybridées : Omun et Peemaï. Un petit retour croisé s’imposait.

Dame composition versus Lady improvisation

Le premier point qui saute aux yeux à l’écoute de ces deux performances est la tendance quasi-systématique des artistes de jazz, ici réitérée, à déverser dans la boulimie improvisatrice, en live. Cette impro prend souvent la forme d’une série de solos compartimentés, d’un ou plusieurs instruments, sur un fragment du morceau souvent répété avec quelques menues variations.
Si l’improvisation est un art adulé par de nombreux mélomanes, et que je ne voudrais nullement remettre en cause, elle peut vite venir parasiter le plaisir de l’écoute, en cassant le feeling et la cohérence des partitions, fragilisant ainsi les compositions.
Le cas d’Omun (ou Omun#2) est patent, puisque sur des titres parfois assez longs, une part écrasante était composée uniquement de solis à rallonge de saxophone ou – dans une moindre mesure - de guitare. Bien qu’ils étaient mixés entre eux et qu’ils se répondaient assez intelligemment dans une transe free-jazz aussi singulière que frénétique, ces solos se faisaient trop insistants. Les claviers se retrouvaient ainsi étouffés, alors-même que leurs humeurs sombres étaient des plus intéressantes, venant insuffler un esprit ’rock prog’ qu’un King Crimson n’aurait pas boudé. La batterie parvenait à maintenir sa partition saccadée, mais l’osmose musicale n’opérait pas toujours, émiettant les œuvres en des vitrines improvisatrices mal fagotée.
Chez Peemaï, les impros étaient également là, mais mieux digérées, car elles épousaient les couplets et les refrains mélodiques avec davantage de parcimonie. L’aspect plus mélodique et moins ‘progressif’ (et agressif peut-être) de leur style aidaient en cela.

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Omun se classe dans ces groupes savants du free-jazz,désireux de bouger les lignes tout en rendant hommage à leurs prédécesseurs.

Une course à la technique aussi ostentatoire que jubilatoire

Le dosage des improvisations reste donc délicat, et il revoit directement à l’épineux débat sur la performance technique en musique. Lancée comme bien d’autres genres dans une course à la sophistication et à la technicisation des instruments, le jazz se retrouve pris au piège : ce qu’il gagne en précision, il le perd en émotion.
Sur ce terrain, c’est Omun qui semble s’en sortir avec un peu plus de tact, car bien que ses solos étaient incessants, sa virtuosité semblait davantage retenue. Le son d’Omun coulait souvent lentement dans nos tympans, faisant naître et s’épanouir des ambiances habitées qui savaient se faire plus puissantes lorsqu’il il le fallait. Le jeu sur les textures sonores était également poussé (cliquetis, souffles, claquements et raclements en tout genre).
Les musiciens de Peemaï paraissaient un tantinet moins sobres, tant ses musiciens se démenaient sur leurs instruments afin de les pousser dans leurs retranchements techniques (moins pour la guitare basse ceci-dit). Certes, ce renflement technique était impressionnant et plaisant (notamment sur le jeu de batterie ou les effets de distorsions des guitares), mais il finissait presque à nous mener aux portes de l’écœurement. Heureusement, les rythmiques bien racées et l’excellent jeu de scène de ces jeunes talents rendaient l’expérience musicale extrêmement plaisante.

Courte éloge de l’hybridation des genres

Si Peemaï semblait plus confiant qu’Omun, c’est aussi parce que leur genre s’avérait plus accessible, pour ne pas dire populaire. Le groupe opérait un mélange tout de même assez singulier et osé de musiques traditionnelles Laotiennes (et Sud-est asiatiques), de jazz fusion et de Dub, avec parfois-même de discrètes excursions en terres rock. Leur musique, que l’on pourrait tout de même targuer de "jazz fusion", débordait d’énergie communicatrice (à laquelle le souriant batteur-percussionniste Franck Vaillant participait copieusement), et qui était finalement tout à fait taillée pour la scène. Pour cause, les musiciens nous ont même fait participer aux chœurs de l’hilarant « Piyo Piyo ».
Les textures sonores d’Omund étaient quant à elles bien plus hermétiques, matures et nuancées, avec ce free-jazz complètement écrasant, atonale et anxiogène à souhait, mais dont les volutes musquées venaient se mélanger à un post-rock dense et hypnotisant.

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Les gars de chez Peemaï s’amusent à piocher leur inspiration dans les musiques populaires, telles que la Dub, le rock ou encore la drum and bass.

La préférence dépendait des goûts personnels de chacun, tant les univers musicaux des deux groupes étaient différents. Cependant, à travers ce concert d’environ 2h30, Le Pannonica a brillamment démontré que c’est finalement à la croisée des genres que la musique se renouvelle et s’épanouit pleinement.

Florian Sanfilippo

  • Le premier album de Peemaï, sorti la semaine dernière, est notamment disponible gratuitement sur Spotify. Profitez-en !
  • Pour ceux qui sont intéressés par les sons d’Omun#2, vous pouvez les découvrir sur cette vidéo-live réalisée par "Le Triton", ici dans son line-up d’Omun#1 : www.youtube.com/watch?v=CIUl9AfKy88