Ajax : Sophocle au karcher

Salle comble ce soir au grand T pour Ajax. Le noir se fait, total, et bizarrement ponctué d’un concert de Chut, chuuuut !, qui, repris d’un bout à l’autre de la salle, s’avère plus sonore que le brouhaha des hordes de lycéens qu’il est censé décourager. Un brin agacé, le spectateur se désole d’avance « dans ses bobettes », maudissant in petto cette jeune génération qui n’a plus le respect de l’art.
Point de crainte à avoir, pourtant : Wajdi Mouwad va nous livrer une version détergente de l’Ajax de Sophocle.

C’est fort, ça pique les yeux et ça nettoie tout sur son passage. Y compris les chuchotements compulsifs.

De la tragédie, le metteur en scène ne conserve que le noyau dur, celui qui l’a interpellé, et décortique les raisons de cette résonance. C’est déjà un beau geste d’honnêteté artistique, et c’est en outre un point d’entrée fascinant, qui dépoussière radicalement l’œuvre et nous la donne dans toute sa contemporanéité.

Car qu’est-ce qu’Ajax, selon Wajdi Mouawad ? L’histoire d’un homme qui tombe, un histoire d’injustice, de colère et d’humiliation. Thèmes universels s’il en fut jamais ; thèmes que le metteur en scène conjugue avec brio au présent des médias et des réseaux sociaux.

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Crédits photo :le grand T.

Une affaire de chœur

Car ici, comme dans l’amphithéâtre grec, c’est le chœur qui raconte l’action et la commente. Et le chœur d’aujourd’hui, qui s’avance vers nous depuis le fond de la scène, ne porte plus de cothurnes mais est juché, au propre comme au figuré, sur un piédestal : ce sont les médias, la radio, la télévision, le smartphone... Ils s’avancent vers nous et prennent la parole. Le discours, ou plutôt les discours, sont donc au cœur du dispositif, en cela extrêmement fidèle au texte original. La tragédie grecque est en effet, avant tout, une affaire de chœur, une histoire racontée par des récitants plutôt que représentée sur scène.

Madame la télévision, donc, accompagnée de monsieur le poste de radio, ouvrent le bal avec un accent québécois et un esprit meneur de revues à tomber par terre. Blagues graveleuses, annonce du combat des héros sponsorisé par l’assurance Laurentienne, « l’assurance qui vous veut du bien », remise à niveau directe et décomplexée sur le sens de la tragédie : tout y passe.

La multiplication des médias permet à Wajdi Mouawad de jouer sur plusieurs tableaux : la didactique sans langue de bois (« Ajax, c’est un peu un combo de Rafael Nadal qui aurait copulé avec Federer qui... »), qui rend le spectacle accessible à tous en replaçant l’importance des enjeux, et le second degré, qui séduit les spectateurs avertis. Jouant de ses différentes identités (des médias québécois enjoués, donc, mais aussi un journal libanais dépressif, un smartphone boloss à l’humour douteux...), il ose même la blague raciste au énième degré, nous prouvant, après la débâcle Dieudonné, qu’il y a encore une manière intelligente d’être politiquement incorrect. Enfin, son dispositif met en abyme avec humour la réaction des spectateurs (par exemple, le smartphone moque gentiment l’accent des québécois..., comme nous) !

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Crédits photo : Ouest France.

Le chagrin et la beauté

Mais, tout de même, on n’est pas là que pour rigoler, on est aussi là pour des affaires sérieuses. Eurysacès, fils d’Ajax, pose ainsi la question à la fin du spectacle : L’art peut-il transformer le chagrin en beauté ? Tout le show y a déjà répondu. Le chagrin, peut-être, mais pas la colère. La colère, l’humiliation, ce n’est pas beau à voir : le prologue du spectacle, qui conjugue la vidéo terrifiante d’un homme animalisé, grognant, bavant, aboyant sa colère sur un splendide air d’opéra, reste à la limite du soutenable, interpellant le spectateur, le dérangeant au plus profond. Wajdi Mwouawad ne se contente pas de la connivence créée par le chœur des médias avec le public pour faire un spectacle entraînant et gai, non ; jouant de plusieurs registres, il bouscule le spectateur, l’amène vers le questionnement et la catharsis, fondamentaux de la tragédie grecque.

La tragédie des pantins

Un seul petit bémol taraude, en son for intérieur, la specta-ctrice que je suis : quid des comédiens sur ce plateau ? Leur rôle au sein du spectacle est minime. Une dernière partie leur offre un peu plus de grain à moudre, mais en définitive, ils ne sont que figures, tableaux vivants, incarnation du discours. Ajax lui-même est quasiment muet. Pourtant, il en voit des vertes et des pas mûres, le corps du comédien : exposé, animalisé, nettoyé au balai-brosse, quasi pendu. Comme le personnage, l’acteur est le jouet de forces brutales, celles des dieux, du hasard ou du destin ; celles du metteur en scène sûrement. Il est au final très cohérent que ce spectacle, qui nous parle du pouvoir des médias - faire et défaire une vie, celle d’Ajax ou de Bertrand Cantat, évoqué en filigrane -, fasse de ses comédiens des pantins, des fantoches, balayés par le vent terrible de la tragédie.

On aura ainsi rarement vu une œuvre aussi contemporaine, aussi dépouillée du texte original, et pourtant aussi fidèle à l’esprit de la lettre. Sur le perron du grand T, on déambule un peu somnambule, sonné. Les lycéens, eux, ont repris leur bavardage : interpellés, choqués, remués, ils débriefent le spectacle. Objectif atteint.

Chloé Averty