Amour, mensonges et plus si affinités

Marivaux, vous vous souvenez ? Un auteur du XVIIIème siècle, qui traîne une réputation d’auteur de collège, même dépoussiéré par Abdellatif Kechiche dans "L’esquive".

Pourtant c’est un sacré coquin, ce petit Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux. Voyez d’ailleurs son œil malicieux.

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Marivaux, peint par Louis-Michel van Loo, huile sur toile, XVIIIème siècle

Le pitch, coco

Par exemple, dans le Triomphe de l’Amour, il met en scène Léonide, princesse de Sparte. Héritière d’un trône usurpé, elle a la bonne idée de tomber amoureuse d’un jeune homme entrevu lors d’une promenade dans un bois reculé et qui n’est autre que le dernier rejeton, caché, de la lignée que sa propre famille a évincé du trône. Ce qui peut donner une approche autrement plus complexe que « T’as pas du feu s’te plaît », dans le style « Oui, je sais, ma famille a persécuté la tienne, mais tout ça c’est du passé, je suis sûre que nous pouvons écrire l’avenir ensemble, Ô mon amour. »

Bref, ce n’est pas gagné pour Léonide, d’autant plus que le jeune homme, Arcis, est élevé dans le plus grand secret et dans la demeure du philosophe Hermocrate, notoirement rétif aux choses du monde en général et à l’amour en particulier. L’action commence à l’entrée du jardin de ce dernier, qui vit en seule compagnie de sa sœur, presque vieille fille, de son protégé et de domestiques. Léonide arrive sur scène habillée en homme, accompagnée de sa suivante, et dévoile au spectateur les grandes lignes de sa stratégie.

Jouant un voyageur épris de sagesse nommé Phocion, elle compte s’introduire dans la maison et, au fil des entretiens, séduire Arcis avant d’en arriver à l’explication finale, de se marier avec lui et de lui rendre son trône. En gros.

Jeux de dupes

Car si le spectateur croit d’abord être dans la confidence de Léonide/ Phocion, il va être surpris. Pour parvenir à ses fins, la belle a compris que seul l’amour pourrait vaincre la résistance du philosophe, Hermocrate, et de sa sœur, la prude Léontine, à accepter un étranger dans leur demeure classée secret défense.

Ainsi, pour mettre la sœur du philosophe de son côté, elle lui fait la cour sous le nom de Phocion. Et voilà la presque vieille fille touchée par la flatterie, qui intrigue auprès de son frère pour permettre à ce bel étranger de demeurer près d’eux...

Le philosophe Hermocrate perce le secret de son sexe ? Qu’à cela ne tienne, elle est une étrangère qui l’idolâtre, et lui demande de lui apprendre l’indifférence – en réalité, elle use et abuse de la flatterie pour mieux toucher le cœur de ce vieil ours mal léché.

Quand à Arcis, après un coup de foudre amical, elle lui révèle son sexe, tout en revêtant l’identité d’une orpheline persécutée par la princesse en exercice... Donc par elle-même.

Le triomphe de la flatterie

C’est donc un sacré sac de nœuds, et une étrange idée de l’amour qui triomphe. On s ’amourache d’images fausses, d’identités factices. La mise en scène aurait ainsi pu pousser la ressemblance avec les procédés actuels de séduction sur les réseaux sociaux, qui poussent à la multiplication des identités... L’amour, fallacieux, s’obtient en flattant l’ego de celui dont on veut se faire aimer. Difficile, du coup, de ne pas douter de cet « amour véritable », celui dont Léonide et Arcis s’éprennent évidemment à la fin, cet amour triomphant au nom duquel tous ces stratagèmes sont mis en place. L’accumulation des mensonges éhontés joue avec le feu de l’illusion théâtrale, la poussant dans ses derniers retranchements.

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Visuel du collectif Platok

Le coup de l’oignon, ou le labyrinthe des identités

Au fil du spectacle, Phocion/ Léonide se dévêt de ses multiples identités, façon oignon, avant d’arriver au cœur des multiples secrets dont l’amour va triompher. Cette satire de la séduction est plaisante. Mais l’ennui avec Marivaux, c’est que ses machines à jouer, fort plaisantes au demeurant, tendent à répéter le même schéma, et à s’appuyer sur les mêmes ressorts de comédie de tréteaux. La machine à jouer bien huilée, qui repose sur des conventions théâtrales – il faut accepter que Léonide fasse illusion en homme – laisse peu de place à la troupe d’acteurs pour renouveler le genre. Le personnage principal tire les ficelles, Arlequin est de la partie et finit avec la soubrette, le jardinier joue la partie du paysan mal dégrossi au patois rocailleux et odorant comme fumier sur un champ de cailloux : tous les éléments du petit théâtre de Marivaux sont là.

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Crédit photo : Ouest-France

Happy end

Surtout, l’intrigue narrative se dénoue comme toujours de façon un peu abrupte. Alors que Phocion/Aspasie/ Léonide a promis mariage aux trois occupants de la maisonnée, sa suite princière arrive, et elle révèle le tout. Quand aux deux dindons de la farce, les amoureux transis d’images fausses, on s’en fiche un peu ; pour Léontine, la révélation du véritable sexe de Phocion devrait réussir à bout de ses sentiments, pour Hermocrate, et bien on ne sait pas trop, et puis peu importe puisque nos deux tourtereaux finissent ensemble comme il se doit.

C’est donc à une représentation honnête, mais sans plus que l’on assiste. Les comédiens s’emparent avec un bonheur inégal de l’esprit de troupe qui sied au texte : Léonide/ Phocion s’en tire plutôt bien. Il manque le petit truc en plus, par exemple davantage d’inventivité dans la mise en scène qui reste sage, dans ce monde une peu sans âge dans lequel il est aisé de situer une pièce du XVIIIème siècle, ou davantage de jubilation dans le jeu des acteurs. Des buissons et un banc constituent l’essentiel du décor, changeant de place entre chaque acte sans parvenir à faire bouger les lignes : on reste dans un Marivaux, la machine théâtrale est lancée, et il sera difficile de la faire dérailler.

Chloé Averty

Pour aller plus loin

- le site du collectif angevin Platok
- un article de Ouest-France