As you were, une plongée dans l’intime

Difficile de donner un synopsis de ce film, tant son sujet et sa forme sont à la limite de l’intangible. Il y a un homme, une femme. On comprend qu’ils se sont aimés enfants, perdus, retrouvés, et qu’ils se demandent ce qu’ils partagent encore. Il y a une île, singulière, triplement insulaire : de camp de transit en colonie de vacances, elle conserve un aspect pénitentiaire, et reste un lieu paradoxal, entre paradis sur terre, idéal militaire, et enfermement du sujet. Il y a un champ depuis lequel on voit Singapour, métropole embrasée vers laquelle on nage comme pour s’échapper. Cette idée d’exil imprègne le film, tout comme celle des frontières, des séparations, des cloisons qui trouvent un écho dans le ressenti des personnages.

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De façon littéraire, Lia Jiekai divise son film en trois chapitres : Island of misfits, Song of tomorrow, et As you were. Au niveau de la structure du récit, en revanche, il fonctionne de façon impressionniste, par petites touches, rendant l’histoire impalpable et presque ésotérique. Mais peu importe puisque le sujet n’est pas tant les faits qui constituent le récit – un désamour, une tromperie, rien que d’universel – que les causes et les conséquences de ces faits dans l’âme des personnages. Ces impacts microscopiques ne se traduisent pas par le langage, mais par la poésie propre au cinéma : lumière, cadrage, attention toute particulière portée au son, tout est là pour nous emmener sur cette île étrange et parfois inquiétante, pour nous faire sentir la texture un peu morne d’une soirée d’été, l’appel de l’eau, l’ennui léger des vacances, un certain sentiment d’exil, le vague désir d’un ailleurs.

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Alors bien sûr, il n’y pas d’histoire, comme dirait Souchon, et le rythme peut nous sembler monotone, plus habitués que nous sommes aux grosses machines hollywoodiennes. Mais en dépouillant le film de tout récit, le réalisateur dégraisse son film pour ne nous livrer qu’un beau moment de cinéma, d’une beauté mélancolique mais pas résignée. As you were est exactement le genre de film qu’on est content de découvrir grâce au festival : sa petite musique fragile et sa douceur délicate s’avèrent plus entêtantes qu’il n’y paraît à première vue, et on garde longtemps en soi cette chambre d’écho rencontrée au hasard des salles obscures.

Chloé Averty