« C’était le début des années 30... »

C’est un vendredi soir pluvieux que je pousse la porte du théâtre du Cyclope pour la première fois. Je m’installe confortablement dans un des fauteuils de ce petit théâtre chaleureux d’une cinquantaine de places. La pièce que je vais voir s’appelle « Passeport rouge », c’est l’adaptation théâtrale d’un roman intitulé « Parlez-moi d’amour, une française dans la terreur stalinienne », une histoire vraie écrite par Lucile Gubler qui s’est penchée sur le passé russe de sa grand mère Anne-Marie Lotte, aujourd’hui âgée de 104 ans.

Dans la pièce, l’actrice Aurélie Valetoux, qui a voulu porter au théâtre le livre qu’elle a lu, incarne avec brio le lien entre la narratrice et sa grand-mère. L’actrice seule en scène, est pétillante : sa voix claire, son énergie et sa fraîcheur nous donnent tout de suite envie de l’écouter, et je me laisse transporter dans l’histoire qu’elle nous raconte.

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On y suit Anne-Marie Lotte, surnommée Annette, jeune pianiste française dans les années 30 tombée amoureuse d’un juif russe, qui part avec ce dernier en URSS car il craint la montée du nazisme en France. La vie de la jeune femme en URSS s’avère bien différente des espoirs qu’elle avait fondés, et ce dès qu’elle pose le pied dans la gare, encore toute pleine d’entrain et de naïveté. Le délaissement de son mari, la difficulté de s’intégrer en tant que française, l’impossibilité de rentrer dans son pays, la censure de ses lettres envoyées à sa famille en France, la guerre, la famine, sont autant d’épreuves qu’elle doit traverser. Pourtant, jamais la pièce ne tombe dans une peinture sombre de la vie d’Annette. Au contraire on sent que cette femme est toujours habitée par un optimisme, une force, un appétit de vivre ! En effet, le quotidien de la jeune femme, nous est raconté ponctué de petites bulles d’humour et de trouvailles de mise en scène, qui font sourire et nous attachent au personnage. De plus, les moments difficiles alternent avec quelques moments de bonheur comme la rencontre avec son deuxième mari, et la naissance de ses filles.

Sur scène, le décor est réduit au minimum : deux cadres contenant une photo de la grand-mère Annette et de sa maison de Belle-Ile en mer, une étagère avec quelques livres, et surtout 4 valises... Celles-ci servent à suggérer différents lieux et rappellent qu’Annette n’est jamais réellement chez elle en URSS, bien qu’elle ait le passeport rouge, c’est à dire la nationalité russe. Les diverses trouvailles de la mise en scène de Katia Ogorodnikova permettent de suggérer les lieux et personnages avec beaucoup de poésie et même d’humour ! La représentation des personnages secondaires en particulier apporte des décalages humoristiques : une simple veste accrochée sur un cintre devient Rabi, son premier mari russe ; une pile de valise renvoie à un ami écrivain dont un portrait cubiste avait été réalisé par Picasso ; des chaussons russes sont transformés en nouveaux-nés dans les bras de la jeune femme...

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La pièce alterne scènes drôles et émouvantes, et permet ainsi d’évoquer cette période difficile en URSS par le biais d’une histoire vraie, faite de moments de la vie quotidienne. Une pièce touchante et intime, qui se prête bien au petit théâtre du Cyclope où la proximité avec l’actrice renforce l’impression d’être plongé dans le spectacle et dans la vie d’Anne-Marie Lotte.

Solenn Bouley-Plantard