Catherine Cavelier nous parle d’aujourd’hui avec des films d’hier

« C’était la dernière séquence / C’était la dernière séance / Et le rideau sur l’écran est tombé ». Hier soir nous aurions pu chanter au cinématographe cette chanson d’Eddy Mitchel, alors qu’après 27 films, présentés du 13 octobre au 5 novembre 2014, s’achevait la carte blanche offerte à Catherine Cavelier pour son départ à la retraite.

La fin d’un cycle

« On ne peut pas avoir de plus beau cadeau, pour partir à la retraite, que la liberté de programmer des films  » nous a confié à plusieurs reprises l’ancienne directrice du Cinématographe.
Elle était présente à toutes les séances et nous expliquait pourquoi elle avait choisi le film, nous parlait de la réalisatrice ou des actrices, et donnait parfois la parole à des collaborateurs du film ou des ami(e)s venus témoigner.

Catherine Cavelier parle des films comme elle parle de ses amis. Elle disait avoir « rencontré » tel film à tel festival. Et puis, à notre tour, nous avons rencontré ces vieux amis, parfois de passage en France pour une séance unique.

J’ai passé presque un soir sur deux au cinéma pendant deux semaines. Je n’ai bien sûr pas pu aller voir tous les films, mais j’en ai vu six. Six films pour lesquels j’ai fait confiance à Catherine Cavelier, dont je n’avais pourtant jamais entendu parler avant de m’inscrire à ce cycle.
Alors pourquoi laisser le choix des films que vous allez voir à une parfaite inconnue ?

Il y a d’autres façons de choisir un film : on peut regarder les bandes annonces, lire le synopsis ou les critiques dans la presse et sur internet, demander conseil à ses amis…

Mais aller à un cycle au cinématographe, c’est accepter de se laisser surprendre. De découvrir des films anciens et parfois introuvables, que nous n’aurions jamais eu l’occasion de voir et de les mettre en perspective avec des films plus récents, dont nous avons entendu parler, mais que le thème du cycle nous pousse à regarder avec un angle inédit.

J’ai eu l’impression, pendant ces deux semaines, d’avoir l’occasion de profiter de la sagesse des anciennes. Comme si j’étais allée voir ma grand-mère et que je lui avais demandé de me faire une sélection sensible et artistique des films qui l’ont émue, l’ont fait réfléchir, ont posé les fondements de ce qu’elle est aujourd’hui… et que ma grand-mère était féministe et cinéphile.

Des femmes et des films

Chaque cycle du cinématographe a un fil rouge. Pour sa carte blanche, Catherine Cavelier a choisi de mettre en avant des films de femmes, devant et derrière la caméra.
Je me suis demandé si ces films répondaient à la question : les femmes font-elles du cinéma différemment des hommes ?

Pour moi, la réponse est oui. Mais pas parce qu’elle sont des femmes, car les femmes font aussi du cinéma différemment les unes des autres, mais plutôt parce qu’elles refusent les codes d’un cinéma dont les règles ont été établies par les hommes.

J’ai vu « Johanna d’arc of Mongolia », d’Ulrike Ottinger, où les personnages principaux sont des femmes, et les hommes des seconds rôles. Les femmes de ce film ont des personnalités affirmées, de la riche ethnologue à la jeune voyageuse intrépide avec son sac à dos, en passant par la professeure ancrée dans ses habitudes. Leur relation n’a à aucun moment trait aux hommes. Elles existent autrement que dans leur regard, pour autre chose que pour les séduire. Elles existent donc pour elles mêmes, ce qui est rare au cinéma.

Catherine Cavelier nous a lu ces paroles d’Ulrike Ottinger « Je commence mes films sur un marché aux tissus  », elle nous a incité à admirer cette orgie de couleur, qui fait la beauté du film.

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Une anecdote intéressante (ou pas) : les coiffures mongoles semblent avoir inspiré George Lucas pour les coiffures de la princesse Amidala

J’ai aussi vu «  les Héritières » de Marta Meszaros. C’est le film qui m’a le plus touchée du cycle. Ce film fait réfléchir le spectateur d’aujourd’hui sur la Gestation Pour Autrui, avec la subtilité et la force d’une réalisatrice qui a tourné en Hongrie sous la censure en 1980.
Il parle de l’intimité des femmes, mais ne les regarde pas avec cet œil concupiscent, qui suit les courbes du corps et s’attarde sur un décolleté, tellement présent au cinéma.

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L’intime prend une autre dimension, personnelle davantage que sexuelle. On y plonge dans les doutes, les désirs, les sentiments complexes et profonds des femmes. La maternité et le désir, le pouvoir et l’argent, la jalousie et l’amitié y sont dépeints par touches délicates. Dans une scène, Lili Monori erre nue dans la maison. Son corps est un corps stérile, elle ne sait plus qui elle est, et sa nudité est un dépouillement avant d’être un objet de désir. Mesazros a su filmer ce désespoir, mais aussi la proximité troublante entre les deux femmes. Une espèce d’attirance sans homosexualité, une jalousie sans hystérie. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser au film « La vie d’Adèle », qui m’avait déçue par la présence, crevant l’écran, de l’homme derrière la caméra. Là où la bande-dessinée parlait des doutes de la sexualité adolescente et de l’amour entre deux femmes, le film semblait plutôt matérialiser les fantasmes des hommes sur les lesbiennes.

L’art et la vie

Ce cycle n’a pas été seulement l’occasion de mettre en avant les femmes du secteur du cinéma, mais aussi les femmes dans la société, les femmes qui ont lutté et luttent toujours pour leurs rêves, pour l’égalité et le mouvement d’éducation populaire.

Car Catherine Cavelier a été très active dans le mouvement des femmes dans les années 70 à Nantes et est arrivée au cinéma par le biais de l’association Ciné-femmes.

Quelques documentaires étaient donc également au programme. Ils montraient des femmes résignées et des espoirs déçus dans «  la vraie vie dans les bureaux » de Jean-Louis Comolli, nous ont fait rire avec « Maso et Miso vont en bateau  » des Insoumuses, mais nous ont aussi donné envie de continuer la lutte entreprise avec courage par les femmes des générations précédentes, avec «  Debout ! Une histoire du mouvement de libération des femmes 1970-1980 » de Carole Roussopoulos.

A l’heure où des films sortent toutes les semaines, nous risquons d’oublier de regarder les films tournés il y a dix ou même quarante ans, et qui, pourtant, nous parlent de questions encore sensibles d’aujourd’hui, ou les mettent en perspective.

Je ne peux que souhaiter une bonne retraite à Catherine Cavelier et la rassurer : la relève est assurée.

Mathilde H.