Ce vieux rêve qui bouge

Dans "Le fond de l’air est rouge", Chris Marker nous raconte une décennie de gauche, de révolutions et de convulsions politiques.

Chris Marker, c’est un nom que tout cinéphile même amateur a déjà entendu. La Jetée, ce genre de choses, un espèce de sous-marin qui aurait ébranlé la conception du cinéma avec ses essais cinématographiques, le tout avec la caution morale d’André Bazin, cofondateur des Cahiers du cinéma, excusez du peu. C’est aussi un mystère, un homme qui a refusé de dévoiler son image et s’est essentiellement attaché à la pratique documentaire.

Chris Marker est à l’honneur, en la galante compagnie d’Ingmar Bergman, rien que ça, dans le nouveau cycle Cinéma d’hier et d’aujourd’hui du Cinématographe. L’occasion de revoir ce grand nom confidentiel du septième art sur grand écran.

Ce 6 avril donc, au lieu de batifoler dans les rues en compagnie de mes concitoyens pour célébrer un carnaval placé sous le signe du cinéma, je m’enferme dans la chapelle austère du Cinématographe, ce lieu dédié au culte de films obscurs, rares ou cultes, cinéma de genre et cinéma d’auteur confondus dans une même volonté de sortir des sentiers battus.

Le fond de l’air est rouge, c’est trois heures de film dont pas un plan – ou presque – n’a été tourné par le réalisateur. L’ambition est vaste : balayer l’histoire de la gauche dans les années 60 et 70, du Vietnam à Salvador Allende, en passant par Che Guevara, le printemps de Prague, mai 68 et les jeux olympiques de Mexico en 1968, avec le massacre de Tlatelolco. Dit comme ça, ça sent un peu sa soirée Thema sur Arte.

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Sauf que le monsieur en question, Christian... de son vrai nom, a un vrai sens de l’image, même quand elle lui arrive toute faite, du montage et du son. Sauf que le film, divisé en deux parties, Les mains fragiles et Les mains coupées, nous donne davantage l’impression de nous balader dans un album de famille que d’assister à un cours d’histoire. Comme Marker l’a exprimé dans les « douze pages », petit livret programmatique qui lui a permis d’obtenir l’avance sur recettes pour ce film, il va s’intéresser ici aux « épluchures ». Les épluchures : pas forcément les grandes images, pas forcément la grande histoire avec un grand H, que l’on raconterait comme un processus linéaire qui va de A à Z.

Au contraire, le film nous emmène, presque sans transition, à travers les révolutions, les revendications, les guerres, sans nous expliquer – ou très peu- le pourquoi du comment de la chose. L’image, le plus souvent, parle d’elle-même. On a l’impression de voyager à travers les souvenirs que quelqu’un aurait gardé de toute cette époque, quelqu’un qui aurait intériorisé ces images de lutte comme des souvenirs personnels. Pour un film d’archives, le regard est étonnamment subjectif, non dans le sens « orienté », mais dans le sens personnel. On sent en permanence la patte d’un vrai réalisateur, bien que dépourvu de caméra.

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La quasi-absence de commentaires laisse la place aux images, légèrement teintées, et aux voix ainsi qu’aux analyses politiques ou aux fulgurances esthétiques – ainsi celle qui nous rappelle qu’on ne sait jamais ce qu’on filme au moment où on le filme. Et même sans le contexte géo-politique, l’émotion, l’atmosphère transpire. Une minute de silence fige tous les passants sur les marches du métro, sur la place de Prague – c’est la mort de Leos Janacek. Le visage brave mais décomposé de la fille de Salvador Allende annonçant le suicide de celui-ci, après le coup d’Etat de 1973. Les événements me passent un peu au-dessus de la tête, j’ai oublié de réviser avant de venir, mais peu importe.

Une indicible mélancolie gagne peu à peu le film, récit des péripéties et des échecs d’une idée politique, récit de la lutte toujours (toujours ?) recommencée et éclatée en divers endroits de la planète. Bref, un ovni cinématographique, un documentaire personnel, une chronique intime de ces luttes politiques dans lesquelles, bien souvent, on perd ses illusions.

Chloé Averty