Cher Monsieur Jaulin

Je suis Vendéenne. Ça ne se voit pas, comme ça, mais j’ai grandi en Vendée, dans un port de pêche, là où on parle la langue des marins, plus que la langue française.

Monsieur Jaulin, j’avais six ou huit ans, en tout cas pas plus de dix, la première fois que je vous ai vu. C’était un soir d’été, sur la place du bourg voisin. On sortait pas beaucoup le soir. Sûrement parce qu’on était trop petits, mon frère et moi. Sûrement, parce que l’été, la côté Vendéenne est bourrée de touristes et que mes parents détestaient ça. Il fallait trente minutes pour faire trois kilomètres et pourtant, on ne les faisait pas à pied.
C’était les années 90 à Saint Hilaire de Riez. Vous racontiez de belles histoires et vous les racontiez bien. Vous parliez ces mots qu’on disait entre nous et que peu comprenait. Vous nous faisiez rire sans vous moquer. Et vous m’avez donné le goût des contes, de ceux dont on se souvient pendant des années. Il y avait celui de l’homme qui parcourait le monde en distribuant des plumes à chaque mot dit trop vite, à chaque parole rapide, et qui voulait les rattraper des années plus tard, comme si on rattrapait des mensonges. Mais les mots s’envolent et il est trop tard pour rattraper ceux qu’on laisse sans réfléchir. C’est vous qui me l’avez appris, Monsieur Jaulin. J’avais à peine dix ans et j’avais menti à mes parents, à propos d’un bonbon que j’avais finalement mangé, ou peut-être quelque chose de plus grave. Sur l’oreiller de ma mère, j’avais glissé un mot d’excuse qui disait que mon mensonge n’était pas excusable, qu’il s’était envolé, lui aussi, parti à l’autre bout du monde et que comme dans votre histoire, je ne pouvais pas le rattraper. Comme j’étais désolée.

Monsieur Jaulin, vous m’avez donné le goût des mots, de la poésie, des belles histoires et l’amour de la Vendée. Parce que je ne l’ai pas toujours aimée. Peut-être parce que parfois, on nous a regardés de travers, mon frère et moi, à cause de notre différence, de notre couleur de peau, et j’aurais voulu connaître la ville, là où on n’aurait pas été seuls. Mais, Monsieur Jaulin, vous m’avez appris qu’on peut aimer la différence. Qu’on peut non seulement l’aimer, mais l’embellir, la renforcer, s’en servir. C’est de ça dont vous parliez, un peu, à l’auditorium de Rezé, le 12 décembre.

J’avais quinze ans ou peut-être seize. Mon père et moi, on ne partageait pas beaucoup de choses et bien plus des disputes que de bons moments. Ce soir là, c’était exceptionnel, j’avais le droit de me coucher plus tard : lui et moi, on sortait. On avait quinze kilomètres à faire jusqu’à Saint Jean de Mont. Quinze kilomètres coincée dans la voiture avec mon père, à qui je ne savais plus parler. C’était pour la bonne cause. On avait rendez-vous avec vous, au palais des congrès. Merci Monsieur Jaulin, vous avez nourri de discussions notre trajet retour, ce soir-là. Et à moi, vous m’avez construit des souvenirs.

Et puis, des années plus tard, Nantaise, toujours un peu Vendéenne, sans en être vraiment fière, on s’est retrouvés vous et moi, au théâtre de Rezé, un soir triste de décembre. Mon amoureux avait perdu son frère dans un tragique accident quelques jours plus tôt et j’étais malade, convalescente, victime d’un truc grave mais qui s’est bien fini. On attendait pas grand-chose de quiconque, ce soir-là. Je n’avais qu’un vague souvenir de vous, un souvenir pas encore aussi doux. Et vous nous avez parlé de voyages, de cultures, de rencontres, de contes venus d’ailleurs, de poésie, de musique. J’ai retrouvé vos histoires, vos beaux mots, votre rythme si doux et votre façon si juste, si précise, de raconter l’émotion. Vous m’avez tiré beaucoup de rires et quelques larmes. Et croyez-moi, ce n’était pas gagné.

Depuis, je ne sais pas si c’est parce que je suis désormais maman, mais, Monsieur Jaulin, vous avez changé mon rapport aux origines, à l’appartenance, à ce qui me constitue. C’est cette Vendée dont vous parlez, qui me constitue.
Un jour, il faudra parler d’origines à ma fille, de sa couleur de peau pas très blanche, de sa maman qui n’est pas née ici, et ce jour, Monsieur Jaulin, je lui dirai surtout que je viens de là-bas. De cette terre de marins où on parle le patois. De ce terre où on dit qu’ « il pleut de quoi », où on dit « i » pour dire « je », où on dit « o fé moche » pour dire qu’il fait pas beau, où je peux dire que quelque chose « me fait zire  » (je ne suis même pas sûre de l’orthographe)... Je lui dirai que dans ses origines, on dit « vérole » pour dire « merde » et que, si on est très en colère, on peut même dire « vérole maquereau ». En roulant le « r ».

Monsieur Jaulin, je vous ai écoutés avec soin, vous et le formidable Alain Larribet qui vous accompagne, ce dernier mercredi. Et vous m’avez rappelé mon enfance, dans ce qu’elle a de plus doux.

Peut-être parce que c’est bientôt les fêtes, Monsieur Jaulin, mais j’ai trouvé beaucoup de ma famille dans chacun de vos mots. Grand-père marin de père en fils, le patois vendéen, ça me parle (vous remarquerez la tentative de jeu de mot ?) C’est ce patois qu’on ressort à tous les Noël, lorsqu’on ouvre les huîtres dans la remise. C’est ce patois dans lequel j’ai baigné mais que l’on parle de moins en moins autour de moi. Peut-être parce que les plus vieux, ceux qui le maîtrisent si bien, s’en vont. Peut-être parce que j’ai trop râlé en demandant à ce qu’on parle normalement. Mais si je ferme les yeux, vos mots me rappellent ma famille, les absents, le trio fraternel qui animait nos moments de fêtes. Le trio fraternel qui n’est plus qu’un duo, à qui il manque injustement un troisième. Si je ferme les yeux, j’entends mon père qui parle de moins en moins le patois depuis qu’il lui manque un frère. Depuis qu’il lui manque un père.

Je m’étale, Monsieur Jaulin. Je m’étale et je m’égare. Mais vous devez savoir que les mots sont difficiles à choisir.

C’est une grande histoire entre vous et moi, Monsieur Jaulin. Vous êtes mes souvenirs d’enfant. Vous êtes cette enfance pas toujours facile passée en Vendée. Vous êtes mes origines – les vendéennes, pas les autres. Vous êtes mon amour des mots. Mon amour de la poésie. Vous êtes ce sentiment de paix que j’ai aujourd’hui, après avoir lutté pour refouler cette Vendée que j’ai détestée.

Voilà, je m’arrête, Monsieur Jaulin. Je m’arrête ici et je vous dis à très bientôt. Ne le dites pas au Père Noël, mais cette année, j’offrirai à ma famille des billets pour un de vos spectacles à venir. On viendra tous ensemble. Pour se rappeler que ceux qui restent doivent encore parler cette langue et l’apprendre aux plus jeunes. Pour garder en mémoire la transmission et ce qui fait nos origines.

A bientôt.

Marie