Comment je suis tombée amoureuse d’une fleur

Quand la fleur et la femme marquent la vie d’un homme et l’emmènent à "travers les abîmes de sa mémoire." Que faisons-nous des souvenirs ? Que faisons-nous de l’enfance ?

Ce matin, je ne voulais pas attendre pour écrire cet article. D’habitude, j’ai toujours besoin d’un peu de temps pour faire le tri dans mes ressentis, mais là… Je ne voulais pas la perdre, cette émotion.
Je ne l’ai encore pas dit, mais tout ce que j’écris, c’est en musique. Ça m’aide à créer une ambiance, un décor, et à trouver les mots qui sonnent juste. Mais aujourd’hui, tout ce que j’ai pu entendre sonnait presque faux. J’ai essayé beaucoup de choses : du doux, du vif, du lent, du rock, du jazz… Rien ne collait à mon émotion. Alors, j’écris sans musique. Un peu comme Gérard Étienne jouait avec le silence, sur la scène du TNT hier.

J’ai vu Iris.
Iris la fleur. Iris la femme. Celles qui touchent la vie d’Anselme dans ce conte merveilleux et peu connu du grand Hermann Hesse.
Et je ne l’ai pas seulement vue, je l’ai sentie, je l’ai touchée, je l’ai vécue, connue et je l’ai aimée. Et je voulais parler de ça : comment je suis tombée amoureuse d’une fleur. Aucune musique n’est assez forte quand on tombe amoureux.

Il se tient sur scène, à peine éclairé, seul et il fait résonner un bol chantant où tombe la pluie. C’est sûr on va méditer. C’est silencieux comme j’aime. Et je me dis qu’il faut un sacré courage pour habiter le silence en entrée. Mais Gérard Étienne le tient très bien et nous retient sans mots.
Et soudain, la voix poursuit l’écho et s’installe dans la salle. Elle est grave, elle est chaude et douce, elle est détachée et rassurante. C’est une voix de conteur. Celle qui susurre une histoire, qui la fait vivre et nous emmène dans ses secrets.
« Tout était beau aux yeux d’Anselme, » dit-il. C’était comme les première notes d’une belle musique. Le ton juste nous apporte une émotion immédiate. Tout est dit dans ces mots et tout est très bien dit.

En deux parties, Iris nous raconte l’amour d’Anselme pour l’iris la fleur, à travers l’admiration enfantine et les premières émotions, et pour Iris, la femme, celle qu’il aimera durant sa vie d’adulte et qui le guidera jusqu’à lui-même, jusqu’à son enfance délaissée.
Le souvenir de la fleur qu’il a tant aimée disparaît comme le temps qui passe. Il s’enfuit et se cache sous la vie d’adulte qui l’absorbe. Et on l’imagine parfaitement, cette fleur, cette iris bleue. On en voit les pétales comme si on pouvait les caresser ; on en touche la tige comme si elle se tenait devant nous, là où Gérard Étienne se tient. À la décrire, à la jouer, ce n’est plus lui que je vois, mais c’est elle – l’iris, sa robe bleue et son cœur jaune.
Et puis, Anselme est bientôt professeur, titulaire d’un doctorat et quelque peu séducteur. Il s’entiche des femmes et tombe amoureux d’Iris, celle qui l’emmène vers une philosophie qu’il ne comprend pas. Elle lui parle d’harmonie, de passé, de souvenirs à trouver. Il n’en croit pas un mot. Pourtant, elle lui rappelle une sensation, un sentiment dont il ne comprend pas l’origine. C’est elle qui l’obligera à cette quête – retrouver ce qu’est l’iris, pour la trouver, elle.

Anselme passe des semaines et des mois à chercher en vain ce qu’était l’iris dans sa vie antérieure. Mais elle n’existe plus, cette vie antérieure. Tout s’est enfui sous le poids de son quotidien d’adulte. Il ne se souvient de rien. Ni du visage de sa mère, ni des femmes qu’il a connues. Il ne se souvient pas de l’iris bleue qu’il avait tant admirée. C’est déchirant. On voudrait l’aider. On tend l’oreille. On est suspendus aux mots chuchotés par Gérard Étienne dont le ton et le rythme nous emprisonnent au personnage. Alors on fouille avec lui dans sa mémoire. On y croit. Il y est presque parfois. Sa torture devient notre ennemie. L’interprétation pleine d’empathie du comédien nous lie à cette quête. On tremble. On tombe aussi.
Et puis, il y a cette phrase si justement lancée, comme une arme ridicule qui vient frapper là où ça fait le plus mal. « Est-ce que c’est ça, la vie ? Est-ce que c’est juste ça ?  » Le métier de professeur, le doctorat, la vie sociale… Sans les souvenirs, sans les sentiments, est-ce que c’est vraiment ça, la vie ?

Et comme à chaque fois que je trouve ça beau, ça devient tragique. Mais même ce tragique-là est doux. Même cette ambiance morbide qui s’infiltre est merveilleuse, au sens où elle est pleine de merveilles, de couleurs, de sourires, d’émotions et de souvenirs. On joue avec les esprits. Avec les failles. Avec le bleu.
J’ai arrêté de respirer sur la fin. Le récit poignant et susurré m’a fait tendre l’oreille. La mémoire se raconte une histoire et Gérard Étienne, la raconte bien, lui.

Je voulais l’écrire très vite, cet article. D’abord avant que l’émotion s’enfuit et ensuite parce que la pièce est jouée en ce moment et jusqu’au 21 octobre (relâche du 16 au 19.)
On parle de souvenirs, de passé, de découvrir qui l’on est à partir de ce que l’on a été. Pour les quelques nostalgiques comme moi, cette pièce résonne dans la mémoire.
Et bravo à Gérard Étienne pour ce ton si juste, pour cette facilité à raconter cette histoire, à la dérouler devant nous et à séduire l’imaginaire. Bravo, donc. Et merci.

Marie

  • Iris au TNT. C’est à 19 heures du 13 au 21 octobre (relâche du 16 au 19.)