Compte-rendu de la planète Mars

Non, on ne va pas réellement parler extraterrestres, de petits bonhommes verts (ou roses), de vie ailleurs, d’univers et tout ça. On va seulement parler du sentiment universel d’appartenir parfois à une autre planète.
C’était le jeudi 14 avril à la très chaleureuse Compagnie du Café-Théâtre et ça se passait sur Terre.

Bon… Je suis embêtée…

Jeudi 14 avril 2016, La Compagnie du Café Théâtre nous accueillait pour la première représentation à Nantes de « Paradis d’enfer, » une comédie d’Alain Chapuis. Ce nom ne vous dit rien ? J’avoue qu’il était inconnu pour moi aussi avant de le voir sur scène ; Alain Chapuis, c’est le fidèle tavernier de la génialissime série Kaamelot ! Mais évidemment, ce n’est pas ce qui m’embête.

« Paradis d’enfer, » qu’est-ce que c’est ?
Eh bien, c’est une pièce à quatre mains (ou à deux voix) dont l’histoire se déroule sur une île presque déserte, située on-ne-sait-pas-très-bien-où-dans-les-Tropiques.
Donc ça commence comme ça : une femme isolée sur une île déserte voit sa tranquillité perturbée par l’arrivée (le naufrage, en réalité) du skippeur en tête du Vendée Globe. Elle, c’est une bourgeoise, dans le top dix des plus grandes fortunes de France, habituée au 16ème arrondissement de Paris, qui a grandi dans le luxe avec un père notaire ; et dont la famille se trouve aujourd’hui en conflit concernant le devenir de la très grosse entreprise familiale. Lui, c’est un breton, bourru, enfant illégitime d’une femme secrétaire qui entretenait une relation adultérine avec son patron, très (trop ?) attaché à ses racines et à sa Bretagne. Mais encore une fois, ce n’est pas ce qui m’embête.

"Paradis d’enfer," c’est donc près d’1h30 d’échange entre les deux protagonistes, qui y vont de leurs répliques aussi grasses qu’une part de kouign-amann et aussi salée que la mer des côtes bretonnes.

Lui, Yann Kervinel (oui, on assume les clichés jusqu’au bout) et elle (pardon, j’ai oublié le nom tellement il était long, mais ça donnait quelque chose comme : un-prénom-en-INE et un-nom-trop-long-à-particule) sont donc contraints de cohabiter, tandis qu’il espère reprendre la course, malgré un voilier disparu au fond de l’océan, et rattraper son retard ; alors qu’elle avoue être exilée volontaire sur cette île et vivre grâce aux denrées qui lui sont adressées par hélicoptère chaque semaine. En réalité, elle est tenue à distance de l’entreprise familiale, puisqu’elle en aurait prélevé de l’argent pour des fins personnelles, et notamment l’achat du voilier de son colocataire breton (grande surprise.) Évidemment, tous deux connaissaient à peine l’existence de l’autre avant ce naufrage, si ce n’est de réputation ; et semblaient tellement opposés qu’il était impossible de les relier. Mais finalement, on découvrira que tout les rassemble. Bien sûr. Et même si les rebondissements sont parfois un peu trop lourds ou attendus, qu’ils sont tellement nombreux et répétitifs qu’on pourrait presque se lasser ; que les blagues à l’excès, exploitées au maximum, me font penser à de mauvais gags, ce n’est pas ce qui m’embête.

Non. Ce qui m’embête maintenant, c’est que depuis ce jeudi 14 avril (soit précisément dix jours,) à l’idée d’écrire cet article, je me pose constamment cette question :

qu’est-ce qui cloche chez moi ?

On a tous connu ce genre de moments de solitude où lors d’une soirée, d’un repas de famille, d’une réunion décontractée, l’un des invités lance une petite blague à l’assemblée qui part immédiatement dans un fou-rire incontrôlable. Si si, cherchez bien. On a tous vécu ça.
Et vous savez à quel point c’est gênant de ne pas comprendre, et encore plus gênant de demander une explication qui embarrasse tout le monde : l’auteur qui se sent idiot, et nous qui nous sentons doublement idiot. Alors on sourit poliment et lors d’un moment d’intimité, on osera demander à un proche, ce qu’il y avait de si drôle, tout à l’heure.
Eh bien, c’est exactement ce que j’ai ressenti durant les longues premières minutes de cette pièce (au moins la première demi-heure, oui c’est long.)

Pendant que je m’enfonçais lentement sur mon fauteuil en velours rouge, dans cette petite salle baroque et chaleureuse ; pendant qu’autour de moi, la salle au complet éclatait d’un rire fort et naturel, je me suis sentie complètement seule, comme lorsqu’on est le seul à ne pas comprendre une blague très drôle.

Et ce qui m’embête, par-dessus tout, c’est que durant toute la pièce, et même depuis ces dix jours, je me demande ce que je vais pouvoir raconter de ce spectacle puisque l’essentiel m’a probablement échappé. Il faudrait leur demander à eux, à tous ces gens qui ont ri aux éclats, qui ont applaudi à s’en brûler les mains (moi aussi quand même, je suis respectueuse,) qui en ont versé quelques larmes ; il faudrait leur demander ce qu’il y avait de si bon. Mais qu’est-ce qui cloche chez moi ? Pourquoi est-ce que le burlesque ne m’amuse pas ? Moi aussi, je voudrais bien rire aux éclats.

Mais ce qui m’embête encore plus, c’est que c’était loin d’être mauvais ! Les deux comédiens, couple à la ville, étaient d’une générosité contagieuse, d’un naturel agréable, et je salue leur talent dans les moments d’impro qui m’ont bien fait rire. Oui, parce que j’ai ri, quand même. Passée la première demi-heure, on s’attache aux personnages, qui apparaissent finalement plus en nuances ; les comédiens se détendent peu à peu et un échange se crée avec le public. Et il en fallait de l’audace, reconnaissent eux-mêmes les acteurs, pour jouer sur les clichés bretons (alcoolique, précaire, miséreux...) dans une ville si près de la Bretagne (Bretonne, diront certains, mais je n’entrerai pas dans ce débat.) Et cette ambiance chaleureuse, c’est le point fort de cette soirée. De mon point de vue de Martienne.

Ce qui m’embête réellement, c’est que je ne voudrais pas être trop dure avec le travail des comédiens qui réussissent largement à convaincre quand même, par leur présence et leur sincérité. Mais c’est vrai, j’avoue, moi, la farce, ça ne me touche pas et je m’amuse, je ris davantage lorsque la comédie rencontre la finesse et la subtilité.
« Ah bon, tu n’as pas compris ? » Ça, c’est la réponse du proche lorsqu’on demandera une explication ; les yeux ronds et la bouche ouverte, comme s’il venait de voir un extraterrestre… Enfin, j’ai l’habitude, les gens ont la même réaction quand je dis que je n’aime pas la chantilly. Oui, je n’aime pas la chantilly…
Alors non, je n’ai pas été touchée, et j’ai peut-être rien compris, mais je trouve le rire des autres contagieux, et je m’amuse autant de les voir s’amuser ; c’est grâce à eux que je passe quand même de bons moments de solitude.

La planète Mars vous salue bien.

Marie and Co.

Rassurez-vous sur mon état : je n’entame pas de psychothérapie et je vais bien. D’accord, je ne m’amuse pas du burlesque, mais je suis drôle, quand même !