D’Alceste à Trust, il n’y a qu’un pas

Mutin, libre et frondeur, le metteur en scène et acteur revisite la comédie née sous la plume de Molière en 1666, et la nimbe de références contemporaines. Il entraîne dans son sillage le collectif artistique du théâtre lorientais, à l’alexandrin prolixe. Une esthétique percutante, qui s’affirme parfois au détriment de l’intrigue.

Le misanthrophe sera du 21ème siècle ou ne sera pas. La pièce file en effet la frontière des genres, en une ellipse temporelle continue. Une bande son pop et rock rythme l’errance d’Alceste dans le tumulte des rapports humains. Preuve en est avec le sonnet d’Oronte, écrit pour son amante Célimène (aucune référence à la compagnie créole), désormais chanté guitare à la main et boucle pédale au pied. La déchéance de notre misanthrope est annoncée, lui dont l’optimisme et l’amour de l’humanité n’étaient déjà pas au beau fixe.

Les costumes hybrides saisissent, savant alliage de références et de matières plus ou moins identifiables. Ils servent à merveille le grotesque (on pense tout particulièrement aux culottes bouffantes, portées sans collants en toute décontraction par Rodolphe Dana, qui incarne un Alceste impétueux et explosif).

Floutant les limites de l’espace de représentation, les acteurs se déploient en dehors des frontières du jeu quadrillées par le plateau. Des à côté qui ont un goût de déjà vu, mais la poésie touche, à l’image de cette scène de fin de soirée, diaphane, éclairée aux lampes torches.

Une douceur qui alterne avec une démesure flamboyante, portés par des comédiens malicieux et gouailleurs. Tout semble amplifié, électrisé, comme cette coke qui ne se sniffe plus, mais se prend à pleines poignées. On saluera tout particulièrement un Philinte, avec un je ne sais quoi de Philippe Katerine dans l’insolence et la désinvolture.

Rodolphe Dana a su créer son Misanthrope à travers cet univers chaotique et grisant, au bord de la rupture. Mais cette enveloppe habille, sans la consistance et le corps que nous souhaiterions lui trouver. Un rythme, une esthétique alléchante, qui finit par prendre toute la place, et en éclipser la farce.

Camille Rigolage