Danse avec l’absence

"Un seul être", un spectacle entre danse, théâtre et cinéma de la très rafraîchissante Compagnie nantaise 29 X 27

Il fait tellement doux ce soir que l’on regretterait presque de devoir s’enfermer dans une salle de spectacle…
Je ne connaissais pas l’Espace Culturel Capellia, le lieu est très agréable. L’immense salle violette et rose aux fauteuils moelleux ainsi que le petit temps d’attente qui précède le spectacle finissent de me mettre en appétit.

Les premières notes de musiques et une semi pénombre dévoilent un décor sobre, espace scénique assez énigmatique délimité par des murs aux formes géométriques grises et noires. Trois corps s’y entremêlent et se battent, ou plutôt se débattent dans un jeu d’ombres et de lumière qui se prolongera pendant tout le début du spectacle. Puis, une lueur dorée descend du ciel, créant un halo autour d’un personnage déroulant une phrase dansée étrangement personnelle et grave. Ce halo semble le protéger du monde extérieur autant que ses yeux qu’il garde fermé en dansant. Tout son être intérieur se dévoile dans ces quelques pas d’une danse nostalgique et puissante, chargée d’une émotion que l’on ne comprend pas encore.

Et puis, le charme est rompu. Une voix forte s’élève, interrompant cette entrée en matière poétique pour nous faire entrer dans le récit. « Tu ne fais que le début ? ». Et c’est la confrontation entre les trois amants. Les deux autres hommes entrent dans l’intimité du premier, tous trois surpris et dérangés par la découverte de ce qu’ils ont en commun, cette danse fragile et délicate qui parle d’un être aimé qui n’a laissé que ce duo brisé devenu impossible. Chacun leur tour ils essayent de faire renaître l’invisible moitié dans cette danse qui nous envoûte et se renouvelle sans cesse, qui revient comme un refrain, porté par le magnifique aria de Vivaldi.

Le spectacle avance et l’absence se fait de plus en plus omniprésente. Peu à peu, le décor, espace neutre et intemporel, prend vie et égraine des images vidéos de cette danseuse qui n’est pas là, dans des paysages étranges, souvent à moitié dévorés par des formes noires et dansantes, marque du temps qui passe et sème l’oubli.

Un monologue magnifique a été pour moi la clef du spectacle. L’un des trois danseurs s’arrête, interrompt le tourbillon bruyant de la vie pour nous parler de cette danse que chacun d’eux reprend avec entêtement, tout au long du spectacle. Sa voix ferme dessine alors les contours délicats de l’invisible présence. Chaque geste devient parole, chaque recherche artistique, poésie, chaque forme, une présence. Et l’on comprend alors dans ce tendre dévoilement de ce qui se joue sous nos yeux depuis le début du spectacle, qu’ils sont tous les trois autant amoureux d’une femme que d’une danse.

Et les trois amants jouent, se rapprochent, se repoussent, se jalousent et s’écoutent en dansant. La scène se transforme soudain en un mur insurmontable où chacun risque de glisser et de tomber dans le gouffre de l’oubli et du désespoir, et les corps qui se battaient il y a quelques instant s’entremêlent dans leur souffrance commune, et le bras de l’un rattrape le pied de l’autre qui allait lâcher, et le pousse en avant, jusqu’à ce que cette masse mouvante de corps ne se transforme en un seul être multiforme, qui avance. Les intermèdes dansés se modifient alors : l’impossible duo se transforme peu à peu en trio au fur et à mesure que cette complicité masculine se tisse.

A la légèreté et à la poésie des corps, répond la grande légèreté et l’humour omniprésent dans ce spectacle où la dimension théâtrale n’est pas en reste. La créativité n’a ici ni frontières, ni limites, ni grandiloquence. Les artistes jouent en pantalon et en veste, et dansent en chaussure de ville. L’histoire se déroule, ni tout à fait comme au théâtre, ni tout à fait comme au cinéma, ni tout à fait comme à l’opéra, et pourtant on y retrouve un peu des trois. La grande simplicité et l’humanité qui se dégage de cette œuvre, la quête de quelque chose de plus grand et plus beau que la réalité, fait glisser ce spectacle vers un monde nouveau.
On est porté par ce fil rouge à la fois décousu et proche de l’absurde, et paradoxalement on entre peu à peu dans cette logique nouvelle et qui semble dépasser la réalité, la logique d’un rêve, empreint de poésie, de folie et beauté. Dans l’apparente incohérence se dessine peu à peu le cœur de l’intrigue : l’incapacité de dire la souffrance, l’absence et la beauté d’un amour disparu.

Ce long poème contemporain, sensible et délicat qui danse autour d’un être qui n’est plus là, n’est pas sans rappeler un autre poème bien connu des Méditations de Lamartine « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. »

Raphaëlle Leterrier