De l’art de danser l’indicible

Difficile de décrire le spectacle Les Chatouilles ou la danse de la colère tant il mêle différents genres, formes et registres, entraînant le spectateur dans une montagne russe d’émotions. Dans ce seul en scène, Andréa Bescond, tour à tour danseuse et actrice, raconte son histoire par le prisme d’une multitude de personnages. C’est l’histoire d’Odette qui, petite fille, a subit régulièrement les « chatouilles » d’un adulte, ami de la famille. Ce mot enfantin, chargé d’innocence et de rires, devient dans la bouche de cet agresseur un mot abject qui renvoie à une réalité sordide. Si on ne peut plus se fier aux mots, que reste-t’il pour s’exprimer ?

Une performance dansée nourrie par la rage

Il y a cette scène où Odette, déguisée en lapine, répète une chorégraphie de supermarché tout en commençant à raconter les agressions subies petite. Peu à peu ne reste plus que la danse pour exprimer l’horreur : en résulte un solo saccadé, violent, plein de colère. Une scène révélatrice de l’équilibre délicat entre le texte et la chorégraphie, de l’oscillation permanente du spectateur pris entre le sordide de la réalité et le ridicule comique de certaines situations. Comme sur le fil entre dégoût et rire.

Il est difficile de parler de viol, je m’en rends d’autant plus compte à l’écriture de cet article. Je bute sur certains mots, j’ai déjà corrigé plusieurs phrases, peut-être est-ce aussi révélateur du tabou persistant sur ce sujet ? Réalité trop glauque pour être abordée, nous lui préférons d’autres sujets. A l’image du personnage de la mère qui en pleine séance de thérapie avec sa fille préfère regarder par la fenêtre. En filigrane, une invitation à ne plus détourner le regard, à affronter la réalité et surtout à réagir. Comme lorsque la mère, voyant un enfant tomber de son vélo, ne comprend pas que personne ne vienne l’aider. L’envie est alors forte de secouer cette mère et de lui ouvrir les yeux sur la double peine de sa fille : celle d’avoir subi un viol et celle de ne pas être soutenue.

Odette n’a de choix que de trouver refuge ailleurs. La danse est son échappatoire : c’est le tourbillon de spectacles, tournées, comédies musicales qui s’enchaînent à un rythme effréné, pour ne plus penser, pour mieux sombrer.

Se reconstruire pas à pas

Mais c’est aussi par la danse que pas à pas Odette se réapproprie un corps, son corps, celui-là même qui lui a été volé pendant une partie de son enfance.

La danse est libératrice, apaisante. Cet aspect est incarné avec brio par le personnage de la professeur de danse ! Qu’elle est drôle avec ses métaphores, ses expressions vieillottes et son manque de tact ! Elle est la bouffée d’air frais du spectacle, le personnage qui indique au spectateur que la gravité du sujet va laisser un peu de répit, le temps d’une scène comique.

Enfin, la danse comme un chemin parmi d’autres pour se reconstruire. En témoigne ce spectacle ciselé où mots et danses s’entremêlent pour réussir à dire l’indicible. Et cette scène magnifique où Odette adulte demande pardon à Odette petite fille en s’excusant de l’avoir abandonnée et en lui expliquant que ce n’était pas sa faute. « Il y a des chemins » : c’est sur ce message plein d’espoir que se conclut la performance d’Andréa Bescond suivi de plusieurs salves d’applaudissements amplement méritées.

Les chatouilles ou la danse de la colère
Ecrit et interprété par Andréa Bescond
Mis en scène par Éric Métayer
Découvert au Piano’cktail

Anne Gagnon