De l’information à la manipulation

L’avantage du doute – Le bruit court que nous ne sommes plus en direct – 9 décembre 2015

Mercredi soir, grâce à l’Atelier des Initiatives, je me rends, en compagnie d’autres blogueurs, au LU. Après une visite du Lieu, nous assistons à la pièce de théâtre « Le bruit court que nous ne sommes plus en direct » du collectif parisien L’avantage du doute.
Nous avions été prévenus par le médiateur culturel qui nous a guidés à travers le LU qu’il s’agissait d’une critique des médias et que les personnages de la pièce allaient animer leur propre JT.

La scène est en bazar, il y a des chaises, une vieille télé cathodique, un écran, un vidéoprojecteur, un petit tapis carré, un drap blanc suspendu en face du vidéoprojecteur, et un étendoir à linge dans les cieux, retenu par des câbles. Donc ce sera un JT à l’arrache.

Etik TV, la télé qui en a !

Cinq comédiens entrent en scène, 3 femmes et 2 hommes. Ils parlent au public, nous expliquent qu’ils s’inventent journalistes et qu’ils ont créé leur propre chaîne de télé, Etik TV. Devant nous, ils vont préparer le prochain JT qui va être diffusé en direct sur internet. (Je voulais vous mettre le lien du site ici mais impossible de le retrouver, le comédien l’a dit vite, il y avait « wix » dedans et puis les autres blogueurs m’ont finalement dit que c’était très certainement une blague en fait !)

Le fond et la forme

Les comédiens s’assoient sur leurs chaises et commencent à débattre des sujets qu’ils souhaitent aborder lors de leur prochain JT. Cette première partie de la pièce est vraiment très drôle, nous découvrons les cinq personnages, tous plus passionnés les uns que les autres, avec tous des sujets très instructifs. Allant du « cercle des industries », une manigance de Strauss-Kahn qui est passée inaperçue, d’une interview de Mylène Farmer qui fait polémique au sein du groupe car elle y dit des choses trop « intelligentes » et que cela ne lui ressemble pas, en passant par l’échelle humaine (pour qu’un homme puisse faire le trajet France-Japon aussi vite qu’un avion, il faudrait que l’homme mesure 300 mètres de haut).

Le premier JT auquel nous assistons débute. Il me rappelle les vidéos que je faisais gamine avec mon voisin, armés du caméscope de mes parents. On inventait nous aussi des JT avec un cadre en carton, des fausses lunettes et les fringues de nos vieux.
Les journalistes amateurs et bénévoles ont un jingle chanté, un slogan à deux balles, une pauvre table et surtout une sincérité et une innocence dignes de l’âge de raison. Pour eux, ce qui compte, ce n’est pas la forme mais le fond.
Ils arrivent à nous émouvoir et à nous faire rire avec leur météo qui ressemble à Arte la nuit, leurs histoires qui paraissent anecdotiques mais surtout ils parviennent, l’air de rien, à nous transmettre de véritables informations. Je pense notamment à la photo volée dans un Buffalo Grill qui amène une des comédiennes à nous raconter l’histoire d’une Indienne d’Amérique élevée chez les Blancs, qui n’est reconnue ni dans sa communauté d’adoption (trop typée pour qu’ils l’acceptent) ni dans son groupe d’origine (trop éduquée à la sauce blanche), et qui se retrouve dans le spectacle de Buffalo Bill, le Wild West Show, a joué le massacre de ses pairs façon Disney World.

Le diable s’habille en Prada

C’est alors qu’un autre personnage pointe le bout de son nez, joué par une des comédiennes qui a changé de chaussures pour l’occasion. Gloria, une demoiselle fan d’Etik TV et dont le père (un ancien ami d’un des journalistes bénévoles d’Etik TV) veut salarier toute l’équipe. C’est beau, ça fait rêver. Une des journalistes fantasme sur un plus grand appartement et sur du déo qu’elle n’a pas acheté 99 centimes. Gloria, du haut de ses talons aiguilles, séduit toute la bande et plus particulièrement le vieux pote de son père. Ils finissent par avoir une aventure et briser le mariage du journaliste anciennement bénévole.
Gloria fait maintenant partie intégrante de l’équipe, elle est même à la tête des salariés et les dirige, tout en essayant de faire passer ça pour du travail d’équipe, afin de faire développer Etik TV comme elle l’entend. Elle demande aux journalistes femmes de s’habiller différemment pour accroître l’audimat masculin. Elle essaie de coller des personnalités stéréotypées aux journalistes pour que les téléspectateurs s’y retrouvent (car avec de vraies personnalités complexes ils seraient perdus, les pauvres).
Elle transforme et dénature chaque bonne idée d’Etik TV jusqu’au ridicule. Si bien que le JT finit par faire penser à une émission de Cyril Hanuna.

Bouh ! Les vilains médias !

Comment ne pas être d’accord avec le message porté par le collectif ? Oui, les médias nous manipulent, travestissent leurs journalistes et les informations. Oui, on doit avoir un esprit critique aiguisé pour ne pas se faire rouler et tomber dans le panneau des médias de masse. Alors que la première partie du spectacle était émouvante, instructive et plutôt subtile, la suite était caricaturale et facile.
Le personnage de Gloria est diabolisé. Mais peut-être que ce personnage mérite d’être plus travaillé. Pourquoi donc agit-elle de la sorte ? Seulement par cupidité ? Par plaisir ? Par soif de pouvoir ? Peut-être est-ce un comportement symptomatique d’une génération élevée par le petit écran, obnubilée par le pouvoir et la force des images.

Argent Vs Conscience

Je sors du théâtre heureuse d’avoir assisté à un spectacle qui m’a donné à réfléchir tout en me faisant rire même s’il a manqué, parfois, de subtilité.
Il y a deux choses que je retiendrai : l’histoire du Wild West Show et l’idée de dilemme avancée par la journaliste au déo à 99 centimes : avoir un boulot qui permette de vivre décemment mais aller au travail la boule au ventre, prendre un bain qui fait trop du bien mais culpabiliser de gaspiller autant d’eau, vivre son rêve de comédien mais en avoir marre de galérer avec trois francs six sous. Le dilemme quoi ! Qu’on connaît tous (ou presque !) au quotidien.

Noémie