De Pink floyd à Abba, Emmanuel Demarcy Mota revisite Balzac au Grand T

Le Grand T accueillait début mars, sur une mise en scène d’Emmanuel Demarcy Mota, Le faiseur, pièce d’Honoré de Balzac. Bon nombre d’entre nous se souvient de Balzac par des souvenirs d’école. Eugénie Grandet, Le père Goriot, Illusions perdues, nous ont laissé des souvenirs sur la pesanteur sociale, les vices de l’être humain et le réalisme cinglant d’un des maîtres du roman du XIXème siècle. Souvenirs amers, pour certains plus que pour d’autres. Le faiseur est une pièce comique, à une enjambée de la tragédie sociale qui nous fait visiter un monde où l’argent fleurit et se fane, mais rarement au rythme des saisons.

Ascension et dégringolade : la vie mondaine parisienne

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Le faiseur, dans la pièce de Balzac, est un homme qui magouille des affaires peu scrupuleuses en vu d’obtenir de l’argent. Il est entouré d’un attirail de créanciers prêts à faire des affaires, mais surtout rodant comme des vautours à la vue de l’argent. L’argent, cet homme de famille, marié d’amour à une femme éblouissante et père de la jeune Julie, n’en a pas. Il vit pourtant à un train de vie démesuré au rythme des prêts et de l’endettement, n’hésitant pas à parer sa femme d’atours flamboyant lors des soirées mondaines parisiennes.
Au fur et à mesure qu’il prête serment, noue des pactes, promet des intérêts, le faiseur s’endette. Tant et si bien que la scénographie du théâtre s’en ressent, d’un parquet parfaitement horizontal le sol devient une pyramide glissante, puis le faiseur réussit à rattraper la situation en empruntant, le parquet s’aplatit alors de nouveau.
Le mariage de la jeune Julie s’annonce comme une bouée de sauvetage. Elle l’assume elle préfère un mariage d’amour et peu pour vivre plutôt qu’une vie de luxe à l’amour arrangé. Pfff, naïve jeunesse, son père s’entête, bien sur que non Julie ce mariage est notre rédemption. Les rebondissements sont loin d’être finis, et l’histoire devient trépidante.

Pourquoi cette pièce vous dévoile Balzac ?

Si pour vous Balzac était un aristocrate parisien, habillé d’un veston dernier cri, d’une gourmette en or, avide de mondanités et de champagne en terrasse vous y êtes effectivement ! Cependant, tout comme le faiseur de la comédie, Honoré de Balzac n’eut de cesse d’utiliser la « fictionnalité de l’argent » pour servir son goût de la vie parisienne embourgeoisée. ENDETTEMENT. Ce mot est inextricablement mêlé à la vie de Balzac dès le début de sa vie d’adulte jusqu’à sa mort. Il emprunte, ment son sur son identité, se cache des créanciers dans une mansarde secrète, spécule, s’endette puis rebondit puis s’enfonce à nouveau.

Cette pièce met en rire une situation avec laquelle il a su jouer tout au long de sa vie et avec laquelle il disparaitra puisque Balzac meurt couvert de dettes dans un luxe impressionnant.

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Le jeu des apparences sur une scène en mouvement

Emmanuel Demarcy Mota, metteur en scène, aussi connu pour être directeur de la Comédie de Reims (de 2001 à 2007) puis directeur du théâtre de la Ville à Paris, s’amuse entre choix de grandes sobriété et excentricité. Le choix des costumes, simples d’apparences, est parfaitement justifié, régit par l’origine sociale au début du XIXème siècle. Mais le costume marque également des ambitions, le goût des personnages, par quelques subtilités du vêtement. Les vêtements sont à l’époque un signe d’appartenance à un groupe, et non de démarcation sociale. Face à la sobriété des costumes trois pièces des hommes d’affaires qui viennent et vont dans sa maison, la femme du faiseur, vêtue d’un peignoir, puis d’un top à paillettes rose, utilise le vêtement comme soutien du discours de son mari. Comment pourraient-ils être pauvres, puisqu’elle pavane dans des étoffes de grands luxes à l’opéra ? La misère ne serait-elle finalement qu’une affaire d’image ? Le mobilier fait lui aussi penser à un mobilier d’époque, porcelaine, chandelier et chaises molletonnées. Tout cet environnement participe d’une image ; le faiseur se fait notamment prêter un jeu de porcelaine, s’endettant à nouveau, pour organiser le repas qui signera l’accord marital ; qui valorise l’épanouissement de leurs économies.

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La sélection musicale, « Money Money Money » d’Abba, « Another brick in the wall » de Pink Floyd, « Californication » des Red Hot Chili Peppers contribue à actualiser une situation qui traverse les âges ; l’argent, ceux qui en ont, ceux qui en jouent, ceux qui en pâtissent, un rapport au matériel par le biais de l’immatériel et le poids du cœur au sein de cette pression monétaire. L’alliance de Balzac à la mise en scène d’Emmanuel Demarcy Mota dans une démarche de mise à distance, nous fait rire sur les perversions de chacun des personnages qui sont tout autant de retournements de situations. Mis à mal par un plateau en constante évolution, qui marque le rythme de l’enchaînement des situations, les protagonistes glissent, escaladent, s’accrochent au mobilier pour ne pas tomber. Ils évoluent au gré de la scène qui d’une pente passe à un plateau, gagne en hauteur, redescend, dévoile des portes cachées. Une habile scénographie qui pimente le jeu et accompagne le rythme de la pièce. Avec la valse des situations rien ne sous semble prévisible.

Allié au jeu des acteurs et particulièrement de Serge Maggiani, Le faiseur d’Emmanuel Demarcy Mota réconcilie nos âmes avec la plume de Balzac, nous faisant découvrir son talent pour la comédie et ré-apprécier l’ironie cinglante qu’on lui connaissait déjà.

Inès