Derrière une histoire d’amour, une histoire du monde social

Ce dont on ne peut douter, c’est le plaisir que nous avons pris à assister à la représentation de la pièce Le jeu de l’amour et du hasard au TNT, une adaptation de l’œuvre très populaire de Marivaux. Cette mise en abîme hilarante, ce quiproquo grisant, vise toujours juste presque trois siècles après sa parution, une œuvre qui a le mérite de nous divertir tout en nous interrogeant sur notre rapport à l’autre et au monde.

Dès le début de la pièce, les comédiennes nous surprennent en débarquant du fond de la salle, captant instantanément l’attention des spectateurs. Le décor, les costumes, de toute simplicité, nous font comprendre qu’on ne cherche pas ici à nous immerger dans une époque, l’enjeu est ailleurs. Un miroir tient au milieu de la scène et fait subtilement office d’une séparation entre l’intérieur et l’extérieur. Si ce choix scénique est adapté à l’objet de la pièce, il aurait cependant pu être exploité de façon à mettre en valeur les rôles échangés des personnages qui se réfléchissent dans leurs attitudes et leurs paroles, avec des jeux de regard de ce que l’on représente, ce que l’on est, ce que l’on voit ou ce que l’on croit voir. De plus, les apparitions des personnages par les fenêtres du miroir sans raison apparente peuvent déboussoler le public. Le miroir s’ouvre au moment où la pièce gagne en profondeur, où les personnages se dévoilent les uns aux autres.

Derrière une histoire d’amour, c’est avant tout une histoire du monde social qui nous est contée, actuelle aussi bien en 1730 qu’en 2019. Le règne de l’aristocratie a laissé place à la fragmentation de la société en classes sociales. Que ce soit à l’époque de Marivaux ou à celle du théâtre contemporain, les individus continuent majoritairement de s’unir avec des personnes qui leur ressemblent. L’appartenance à un groupe imprime les corps et les langues jusqu’à la pensée, que toute mascarade ne saurait tromper. Finalement, les normes qui régissent la société changent de formes sans changer de fond. Récit auquel il est toujours délicieux d’assister et précieux de rappeler.

Lola Lusteau