Des Frères et du sucre

Ici ou là est une saison culturelle avec une programmation de spectacle de plusieurs disciplines : théâtre, cirque, musique... L’équipe organise des rendez-vous pour créer de la rencontre, de l’émotion, du rire et de l’émerveillement. Frères était programmé le vendredi 8 juin à la salle des trois îles à Indre, cachée dans une zone industrielle. J’y arrive sous la pluie et à l’intérieur je suis accueillie avec un grand sourire. L’espace est petit, intime et les gradins bien resserrés.

C’est la cuisine de leurs grands-parents. Pleine de souvenirs, pleine d’archives, d’objets anciens, d’ustensiles et de sucre. Plein de sucre.
On est dans cette cuisine avec Camille et Matthias, ils sont frères. Très vite, on en sort, ils nous emmènent en voyage en Espagne. Ils nous font partager l’histoire de leur famille. En préparant le café, en cherchant le sucre et en jouant avec la matière, commence l’épopée vers la vérité du destin de leur grand-père.
Ils lisent chaque article, vérifient chaque fait, chaque élément de sa vie et celle de sa fratrie. Ils suivent les événements mouvementés de cette famille depuis la mine en Espagne jusqu’en France, en réfugiés de guerre.

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Pour raconter ce récit, du sucre et quelques accessoires se succèdent :

  • l’éventail, le taureau, le bateau, la crème solaire, pour commencer le voyage
  • la maison des arrières grands-parents et la villa du propriétaire de la mine avec le sucre en poudre pour figurer les reliefs et les morceaux pour les personnages : les frères, la sœur et Pablo, ami et fils du riche chef d’entreprise
  • les rallonges de la table qui agrandissent le champ des premières batailles et les petites cuillères transformées en avion de chasse tirant au hasard sur l’ennemi intérieur
  • le fil de fer en guise de barbelé pour les camps sur la plage où les prisonniers de guerre étaient parqués
  • le petit train, la casserole et le gaz pour les figurer l’acheminement dans des camps plus lointains
  • la radio où l’on entend des extraits de Radio Londres, où l’on aperçoit le travail de résistance et de communication difficile en plus des bouts de journaux volants dans la pièce, les manifestes pour la liberté !
  • le petit moulin et la ferme où leur grand-père devait retrouver sa sœur sans y parvenir...
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Les preuves historiques s’amenuisent, l’histoire devient fantasmée, rêvée. La farine envahit la salle de fumée blanche pendant que des parachutes de petits sucres font leur baptême de l’air, des explosions retentissent, on s’arme de pistolets à coller et on se protège avec un casque passoire. L’un des frères court en agitant le drapeau espagnol, accroché sur un balai, en scandant des slogans à tue-tête. Il imagine la vie de son grand-père, il réécrit l’histoire.

C’est là que ces deux frères stoppent le récit et la bataille de sucre. Qu’est-ce que l’on doit penser lorsqu’il manque un morceau du puzzle ? Peut-on continuer à héroïser un membre de sa famille sans savoir ce qui est réellement arrivé ? Est-ce que cette mémoire influence notre vision de nous-mêmes, d’où l’on vient et de ce que l’on est ?

Karine