Des Héros : Œdipe Roi et Ajax au Grand T

« Des Héros » est la dernière création de Wajdi Mouawad (artiste associé du Grand T), un « Œdipe roi » grave et noir et un « Ajax » drôle, léger et auto dérisoire. Deux spectacles dans une seule soirée : une très longue aventure théâtrale de 4heures.

Un Œdipe grave et noir

La première pièce, Œdipe Roi, s’ouvre dans le noir total, un grand tableau peint en gris foncé est accroché au milieu de l’espace, une corde est attachée d’un bout à l’autre de la scène. Six acteurs surgissent du noir total comme des fantômes aux contours flous. A l’avant de la scène, Œdipe se présente et discute avec Apollon. Ils déclament le texte de façon classique, épurée et fidèle à l’original. La pesanteur s’impose déjà sur les premières notes du spectacle.
Singulière est la scène qui se passe derrière le tableau : Jocaste avec la corde au cou marche vers l’autre extrémité du plateau jusqu’à se pendre. Tout le long de la pièce, le tableau se transforme. Par exemple, lorsque Jocaste révèle à Œdipe qu’il a tué son père Laïos, des morceaux de peinture se déchirent et tombent par terre. Pendant ce temps là, Jocaste enroule son fils avec la même corde qui tient son cou. C’est le moment de la révélation du triste secret, une scène très forte qui laisse un signe brutal et tragique. Le changement du décor parvient à traduire l’intériorité d’Œdipe transmettant ainsi au spectateur le caractère tragique de cette crise. Cependant, le reste de la pièce est joué d’une façon très classique qui ne manque pas de faire un clin d’œil aux conventions du théâtre grec, mais souvent d’une manière peu originale et parfois une légère touche un peu plus moderne a toutefois été ajoutée. Par exemple, l’interprétation du chœur grec avec un chanteur pop-rock et un chanteur d’opéra lyrique accompagné par d’autres voix qui résument et commentent l’histoire (comme dans le théâtre grec).
Cet Œdipe roi, malheureusement parfois difficile à suivre et en demi-teinte, reste sûrement un ambitieux hommage à Sophocle, auteur auquel Wajdi Mouawad a dédié un cycle de spectacles : Des Femmes en 2011, Des Héros en 2014 (Œdipe Roi et Ajax) auxquelles suivra Des mourants et enfin une version intégrale en 2015.

Ajax drôle, léger, auto dérisoire et intime

La deuxième pièce, Ajax, repart avec le noir total mais cette fois-ci une voix introduit l’histoire. Le rythme est plus drôle, léger et auto ironique. Une image est projetée au fond : le metteur en scène en personne, Wajdi Mouawad aboie, grogne et gémit comme un chien.
Par la suite, une radio avance sur un charriot et parle au public au micro avec un fort accent québécois, et ainsi tout le long du spectacle, différents objets prennent la parole : une télévision, un Smartphone, un paquet de quotidiens et un ordinateur. La radio présente l’histoire d’Ajax à travers un combat d’ombre. Ajax ne parle pas beaucoup. C’est un personnage à la fois représenté comme un chien (dans la vidéo et dans la gestuelle de l’acteur), puis comme un guerrier métallique qui semble tout droit sorti d’un dessin animé des années 80. Puis d’emblée, arrive dans la même ambiance le Robot Chevalier Noir. Nous assistons aux tentatives de suicide d’Ajax, jusqu’à ce qu’il réussisse.
Surréelle et originale, cette pièce est conçue surtout comme un work in progress qui devient un prétexte pour aborder certains thèmes d’actualité très chers au metteur en scène : l’immigration, la puissance incontrôlable des médias (représenté à la fin avec une explosion de bruits de tous les objets parlants) et les discriminations raciales. Néanmoins, derrière tout cela, se dévoile une expression plus intime et existentielle « Marcher-écrire-je ne sais plus qui je suis ». C’est une phrase qui apparaît dans une des vidéos, témoignage d’un travail en évolution qui à la fin n’hésite pas à faire passer un message de paix et d’espoir.
Le spectacle se conclut d’ailleurs en laissant au spectateur une question à laquelle répondre : « Qu’est-ce qui plaît à ton cœur ? ». Et même si l’on n’a pas forcément envie de répondre, cette phrase peut résonner en nous et faire ouvrir une porte vers une réflexion sur ce qui nous entoure mais aussi vers la recherche de soi et de sa propre créativité.

Manuela Biclungo