Des héros un peu barbants

Une grosse soirée théâtre était prévue ce vendredi 10 janvier, et ce durant six soirs. Un diptyque sur deux mythes grecs, Ajax et Œdipe roi, dans une mise en scène de Wajdi Mouawad, artiste associé du Grand T. Le texte d’Œdipe roi est fidèle à celui de Sophocle, tandis que celui d’Ajax est une adaptation du même auteur par Mouawad. Quatre heures, avec un entracte.

Œdipe roi

Mythe très bien connu dans notre société, grâce à la psychanalyse entre autres. Tout effet de surprise ou de rebondissement est donc absent, d’autant plus que le texte n’est pas adapté. De plus la mise en scène est à la manière grecque ancienne : comédien toujours face au public même lorsque celui-ci converse avec un autre personnage. Le déplacement est restreint et lent, beaucoup de travail sur l’intention et l’intonation du texte, le décor est réduit.

Le temps paraît donc extrêmement long du fait de connaître le mythe et de ne pas avoir grand-chose à voir (peut-être que sur les premier rangs on peut au moins observer le visage des comédiens). Le sommeil guette. D’ailleurs c’est une expérience intéressante que de ne faire appel qu’à son ouïe. Le sommeil guette, mais impossible de dormir. quelques scènes sont chantées (référence au chœur du théâtre antique), avec une guitare électrique pour accompagnement, étrange et surprenant, mais plutôt désagréable. L’impression d’assister à « Œdipe Roi : la comédie musicale ». En revanche, l’immense panneau (environ 10 mètres de large par 5 de haut) servant de seul décor, voit son revêtement de type carton/pâte être humidifié et dégouliner lentement. Chose plutôt belle et captivante visuellement, surtout que l’évolution est lente et se prolonge dans le temps. Ceci coïncide avec les certitudes d’Œdipe s’effondrant petit à petit.
Même si la pièce manque de rythme, elle n’en reste pas moins intéressante par son approche antique de la mise en scène et du jeu des comédiens.

Ajax

Le mythe m’était globalement inconnu. La mise en scène ici était résolument plus contemporaine, utilisant plusieurs médias, comme la vidéo et le son.
Ça paraît facile et reprend plein de lieux commun du théâtre contemporain. Ça commence avec ce long monologue de Mouawad dans l’obscurité totale, une sombre histoire sur un coquillage que l’on serre fort dans ses mains lors de moments difficiles. Puis un Wajdi Mouawad face caméra, projeté, qui grogne, aboie, bave. C’est long, « la bestialité de l’Homme », ah, d’accord. Et là, avec la plus grande surprise, ou pas, surgit un homme à quatre pattes enchaîné comme un chien. Certes l’effet « jump scare » fonctionne, mais ça dit, montre quoi de plus sinon ? Ensuite il y a une radio avec un accent québécois qui s’adresse directement au public. Bientôt accompagnée par une télé, un smartphone, des journaux papiers, un Mac, aux accents français, libanais et québécois, « l’Homme sans frontière ». C’est drôle, ou lourd, cela dépendra du spectateur. Mais aussi une énième dénonciation de notre rapport aux médias. Pourquoi pas, mais pour nous dire quoi de plus à ce sujet que ce que l’on sait déjà ? L’influence des médias sur notre jugement, oui, mais le propos reste trop en surface. Le clou étant la conclusion de Mouawad (en voix off) revenant de manière tout à fait téléphonée à son texte de départ sur le coquillage, qui aurait germé en nous durant des années, et terminant sur une question facile : « Et toi, qu’est-ce qui plaît à ton cœur ? ».
Pour résumer, je pense que Mouawad s’est perdu à vouloir montrer et dire trop de choses. Les propos sont au final trop nombreux, et donc abordés de manière trop succincte, mais aussi très vulgarisée.

En conclusion

Au final, dans Œdipe roi, l’interprétation des comédiens (finalement presque absents d’Ajax) et la lisibilité globale de la pièce semble plus claire et consistante, au regard d’Ajax. Pour autant l’impression globale qui subsiste à la fin de la soirée est celle d’avoir assisté à une parodie de théâtre contemporain (façon « inculture(s) 1 : la culture » de Franck Lepage – les 20 premières minutes notamment, et plus si affinités) tellement ce théâtre, ce soir-là, s’est pris trop au sérieux. L’opposé total du magnifique spectacle Mission, quelques jours plus tard, au théâtre Graslin, reprogrammé par Le Grand T. Un texte très fort (profond, drôle et poignant) et une grande interprétation.

David "Suvann" Laudsa