Destination L’île des Morts

Lundi 30 mai, je revenais seulement d’une semaine de vacances à Londres et j’avais presque oublié le concert L’île des morts, par l’ONPL.
Ça tombait bien. Quoi de mieux qu’un concert pour se remettre dans la réalité après des jours de congés ? Et quoi de mieux que l’ONPL ?

Je suis une habituée de l’ONPL.
Il ne se passe pas une saison sans que je ne passe les portes de la Cité des Congrès, au moins trois fois.
J’ai vu beaucoup de choses, beaucoup de styles, beaucoup d’instruments et entendu beaucoup d’œuvres et de compositeurs. Je ne suis jamais déçue. J’aime la musique classique et je me sens toujours privilégiée de pouvoir assister à ce genre de concert.
Une soirée à écouter l’ONPL, c’est une valeur sûre.
Et puis, ce soir-là, il y avait le concerto pour piano numéro 2, de Brahms. Et j’adore le piano. D’ailleurs on en entend peu, à l’ONPL. Ça allait vraiment être une riche soirée.

Premier balcon, numéro impair. Je n’avais jamais été placée de ce côté de la salle et c’était assez étrange de voir ce lieu si familier, d’un tout autre point de vue. J’ai eu la sensation de tout découvrir à nouveau.
Plutôt que d’avoir une vue plongeante sur les entrées des musiciens et du chef d’orchestre, j’avais une vision parfaite des instruments à cordes, que j’aperçois d’habitude cachés derrière le pupitre. Alors tout m’a semblé différent.

Il y a eu L’ouverture de Tannhäuser et la scène sur le Venusberg, de Wagner. C’était très doux, très léger, avec un rythme répétitif des archers sur les cordes qui me faisait penser au bourdonnement d’insectes, et puis, ce fut puissant, vaillant et fort, avec les cuivres et percussions. La salle a vibré et les poils sur les bras aussi. Autour, dans le public, pour une fois pas au complet, on s’est laissés transporter et emporter par l’énergie de l’orchestre. Mais pas moi. Pas cette fois. Et pourtant, je tremble à chaque concert.
Même durant L’île des morts, de Rachmaninov, pourtant si justement interprété et si chargé en émotion, je n’ai pu m’empêcher de trouver le décor un peu triste : ces pupitres si sérieux, si ordonnés, cette scène aussi grise que la majorité des têtes présentes dans le public et ces codes que je ne comprends toujours pas (on applaudit quand ?)
Et après l’entracte, alors que je digérais ma première déception (personnelle, je l’avoue, puisqu’il faut reconnaître que le spectacle était magnifique et émouvant), pendant que le pianiste virtuose faisait danser ses doigts sur les touches du piano, plus vite que les battements de mon cœur, j’ai compris que je n’étais pas insensible, j’étais simplement absente.

J’étais restée à Londres. Londres où une semaine plus tôt, à Trafalgar Square, en plein cœur de la ville, j’ai assisté en plein air au concert gratuit que donnait le London Symphony Orchestra, en jouant Le lac des cygnes. Sur cette grande place noire de monde, j’ai vu des enfants danser sur les épaules de leurs parents, des bébés bouger leurs bras en répétant les mouvements du chef d’orchestre, des adolescents se serrer sous la pluie, sur la pointe des pieds pour voir au-dessus des têtes, des personnes aux cheveux gris s’asseoir sur les marches pour écouter l’orchestre, des musiciens magnifiques faire jouer le public par des tapements de mains et des bruits de clés ; tout ça sur une grande scène avec une vue plongeante sur la colonne de Nelson et Big Ben au loin, dans cette grande ville devenue silencieuse où seule la musique régnait.

Alors, à voir la moyenne d’âge du public ce soir-là, ces fauteuils vides et sombres, le décor gris derrière la scène, je n’ai pas pu oublier cette autre expérience qui m’avait complètement transformée. Mais je ne suis pas objective et je sais que je n’ai pas su apprécier la beauté et l’émotion qu’il y avait à la Cité des Congrès ce lundi soir. C’est ça de toucher le soleil, le reste nous paraît gris.
Quand même, c’était un doux retour de vacances.

Marie and Co