Dyptique glacial au Grand T

Deux pièces se suivent ce soir de février au Grand T : Les soldats, de Lenz ; et Lenz de Büchner, mises en scène par Anne-Laure Liegeois.
La grande pièce de ce soir au Grand T-héâtre de Nantes est à la fois une totale découverte pour moi, et un classique du répertoire allemand. Un classique parce que bien qu’écrit au 18e siècle, et c’est affreux, le texte n’a pas pris une ride. Pour faire simple Les soldats, c’est une histoire de victimes.

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Marie, le personnage principal, d’abord est victime parce que fille cadette d’une honnête petite famille bourgeoise elle s’éprend à l’adolescence d’un beau et jeune officier de condition noble, donc d’un rang social inaccessible. Manipulée puis abandonnée, elle finit par fréquenter, dans l’espoir d’un signe du Don Juan initial, plus ou moins toute la caserne. Cela dit, Marie semble toujours garder sa fougue, sa jeunesse, sa dignité même. Elle tombe à nouveau amoureuse, d’un officier qui semble un peu moins pourri, mais dont la famille a vite fait d’écarter la roturière, que la réputation autant que le rang rendent infréquentable. La fin est tragique : ayant tout perdu, Marie finit sur le trottoir, en plein hiver.
Autres victimes, les roturiers, gens du commun en général. La famille de Marie, qu’on toise et déshonore sans vergogne. Le père aimant et aimé de sa fille, malgré ses tentatives pour la conseiller ou lui venir en aide, la voit disparaitre de sa vie. Le jeune promis de Marie, sympathique garçon un peu fade, se voit spolier un avenir amoureux par un mâle plus enjôleur et surtout d’un rang social bien supérieur, puis sombre inexorablement dans la haine et la vengeance.
Enfin, les officiers eux-mêmes, sont nuisibles à tous dans cet univers. Anne-Laure Liegeois, la metteuse en scène, choisit de transformer les jeunes cadets en jeunes cadres à col blanc, officiers d’une bureaucratie moderne aux mœurs toujours effrayantes. Ils sont parfois aussi leurs propres bourreaux et contribuent à force de démonstrations de puissance, d’humiliation, et de conformisme, à enfoncer leur caste toute entière dans une spirale du toujours pire.

En seconde partie de soirée, vient Lenz, une pièce sur l’auteur de Les soldats, la première pièce, qui passe quelques semaines de vacances thérapeutiques à la montagne, pour soigner sa folie. Deux comédiens portent ce texte, à tour de rôle, c’est un journal. La folie de l’écrivain nous saute aux yeux en premier lieu assez justement, assortie d’une certaine solitude. Lenz est entouré dans cette belle demeure montagnarde où l’on reçoit beaucoup. Il préfère à cette société les longues marches seul dans le silence et le froid, comme si l’humanité, sa propre personne comprise, avait achevé de l’ennuyer, de le désespérer.

Une idée m’a particulièrement marqué : ici la séduction fait ne fait jamais appel qu’à l’avidité et / ou la naïveté des femmes, et la soif de pouvoir et de domination des hommes, en plus d’un plaisir bestial frénétique.
Une image m’a également marqué, peut-être devenue courante dans le théâtre contemporain mais toujours puissante : la troupe n’est jamais invisible en coulisse, mais plutôt installée en bord de scène alors que les personnages vivent sur le plateau, comme la société qui observe et juge, muette et impuissante, comme un miroir de nous.

Colas L.