Ecran Total

Il est aux environs de 20h30 quand l’écran s’allume. Les chaines officielles sont brouillées, je tombe sur le JT d’éthique télé, une chaine d’info indépendante. Devant moi, un décor désuet, un bordel organisé comme dans une vieille garçonnière des années 90, quatre protagonistes, quatre journalistes. Je me demande bien où j’suis tombée.

Ils parlent, discutent... Ont-ils bien compris qu’ils étaient en direct ? qu’on les regarde ? qu’on les entend ? L’émission commence sans qu’on s’y attende vraiment, naturellement, simplement. Les personnages interpellent, prennent à parti les spectateurs, nous parlent comme de bons vieux copains autour d’un repas de fête : ça parle fort, ça s’engueule, ça gouaille... Un beau tableau de famille se dresse alors. On reconnait d’un côté, le tonton "soixante-huitard", le cousin énervé de tout et remonté d’un rien, sa sœur névrosée d’accord avec tout le monde, et la nièce, pétroleuse passionnée qu’on ne contredit pas... Je me sens comme à la maison. Noël avant l’heure.

Lumières sur...

Les 10 premières minutes, je suis d’abord un peu gênée... peut-être le cadre, peut-être leurs profils, leurs impétuosités, leurs débits de paroles. Je m’installe dans mon siège, je comprend qu’ils ont des choses à dire, beaucoup de choses et que ça va être possiblement très long.

Très vite, le ton est donné. A mi-chemin entre la manif’ CGT et la conversation de comptoir, on va parler politique, opinions, engagement. Ici, on s’interroge sur l’image et ses paradoxes. A l’heure où la profusion d’images asphyxie nos champs de vision, où la Toile se réapproprie la réalité (nos réalités), les discours des personnages de Le bruit court que nous ne sommes plus en direct se font bouées de secours réflexives, nous évitant la noyade programmée.

En mettant en scène notre relation à l’écran, l’image médiatique et la rapidité de son flux qui, sous couvert de nous éclairer, nous rend souvent plus aveugles et affaiblis ; les journalistes lèvent le voile et mettent en exergue notre absence de recul face aux images. Finalement, leur parti pris politique et social s’articule autour de leur choix de mettre sur pause ce flux médiatique qui nous assaille et de réparer notre lien aux images. Comment ? En se concentrant sur autre chose que la simple vue, en créant des images virtuelles plus personnelles à travers des instants purement dramaturgiques ou romancés, à travers des récits d’images, des images sonores ou purement visuelles qui nous ramènent à l’histoire intime de chaque personnage, que je n’ai pas toujours comprises mais que j’ai pourtant toujours appréciées, juste parce que c’était beau.

… L’envers du décor...

Dans ce théâtre de grande complicité avec le public, théâtre de l’immersion et de l’ambiguïté où l’on ne sait déjà pas si nous sommes spectateurs ou acteurs, il est aussi difficile de percevoir la différence entre personne et personnage. Les personnages portent le nom des comédiens, ils conversent directement avec le public entre deux scènes de fiction et les moments très intimes croisent les prises des positions singulières, et l’on ne sait distinguer le vrai du faux.

On se prend donc très vite au jeu de ses comédiens / journalistes, réunis pour créer une chaine d’info indépendante. Mais l’indépendance à un prix : combien de temps vont-ils encore tenir sans vendre leurs âmes au diable, à la pub, aux actionnaires ? Comment réussir à rester fidèle à ses valeurs tout en voulant se faire entendre par le monde extérieur ? Comment ne pas céder aux appels du sensationnalisme et du divertissement pour gagner en audimat ? Et ici le diable porte un nom, Gloria, jeune consultante, l’arrivisme même, qui se présente comme le sauveur mais qui sèmera la discorde entre les fondateurs d’Ethique télé. Et l’amateurisme ; la prise de position, l’obsolescence du début laissent place à l’austérité, le détachement, l’uniformisation.

Alors que chacun s’est laissé séduire par les sirènes de la facilité, la pièce se termine en apothéose totale, en crise de nerfs absolue, en grand n’importe quoi éclipsant alors tous les messages forts de sens entrevus auparavant, comme pour nous dire une dernière fois que le message n’est pas dans les images, mais entre elles.

Ch’.