En ces jours étranges

"Comme un soleil de fin de siècle qui se couche entre tes bras, demain je m’en irai peut-être, si tu viens avec moi."

C’est fou comme la vie se joue à peu.
Un matin, on est là, tranquilles, à discuter du week-end passé, de celui à venir, avec les collègues en attendant le café, et puis, elle arrive comme ça, avec sa bonne humeur quotidienne et son énergie matinale, en disant : « il faut absolument voir La chute des anges. J’y étais hier et c’était magnifique. »

Je ne suis pas influençable, mais je reconnais les bons conseils. Surtout quand, à la place des mots, la personne de bons conseils a les yeux humides et l’émotion encore vive. À la pause du midi, j’ai jeté un coup d’œil à la programmation du Grand T qui affichait les deux dernières représentations complètes. Tant pis, pas de spectacle.

Je suis plutôt rationnelle. Je n’ai pas envie de croire au hasard. Je préfère les explications logiques, même quand la logique m’échappe. Pourtant, en rentrant ce soir-là, j’avais un message de circonstance : une place blogueur venait de se libérer le soir suivant. Programme : La chute des anges.

C’est fou comme la vie se joue à peu. Mon dîner entre amis venait d’être décalé et j’étais la première sur le coup. Au fond, l’irrationnelle que je suis, aimerait croire que j’étais la seule. L’émotion gagne sur la raison, je voudrais penser que c’était ma destinée.

J’y allais seule. Il m’en a fallu du temps pour arriver à me glisser seule, sans peur, dans les salles de spectacles. J’aime mieux la compagnie. J’ai ce besoin d’échanger, avant, après et parfois pendant. Pourtant, ce mercredi 22 mai, je suis ressortie avec un grand besoin de solitude.

La chute des anges. Rien que le titre aurait suffi à me toucher.
J’ai pensé tout le long à une vieille chanson de Saez, qui disait : « comme un soleil de fin de siècle qui se couche entre tes bras, demain, je m’en irai peut-être, si tu viens avec moi ».

Les anges sont sept, tous vêtus de noir et plongés dans un décor aux allures d’apocalypse. Je ne sais pas si c’est cette vision de fin de monde, ce sol cramé, cette terre en ruine et cette image d’un crépuscule qui ne finit pas, mais mes émotions ont fait des bonds. Des grands bonds secs à m’en faire monter les larmes aux yeux. Des grands bonds secs comme les mouvements de ces corps d’anges qui décollent, attirés vers le haut.

Peut-être que je le dis souvent, et je le pense sûrement à chaque fois, mais je n’ai rien vu de plus beau. Des rires, de l’amour, de l’équilibre ; des corps qui dansent sur des musiques bien choisies, qui glissent et s’envolent ; des émotions qui se bousculent, causées par presque rien ; un décor juste, sans artifice et des univers opposés qui s’enchaînent pourtant bien. C’est Charlot qui s’allie à Blade Runner. Je me suis sentie faiblir. Je me suis sentie déchirée, le cœur en miette devant ces scènes touchantes où les anges sombres courent après la lumière.
Il y a dans La chute des anges, quelque chose qui touche ce qu’il y a de plus profond en moi  : l’amour et la tristesse ; l’espoir et le déchirement.

Je me sens bête. Bête de ne pas avoir assez de mots pour décrire l’émotion. Bête de ne pas savoir raconter, d’être en panne pour dire comme c’était bien. Bête d’avoir passé toute l’heure avec les larmes aux yeux et de ne pas pouvoir l’écrire.

C’est fou comme la vie se joue à peu. Les bons conseils d’une collègue, une place qui se libère et la douceur poétique d’une oeuvre inattendue. La vie se joue à peu, et j’en redemande.

Marie