En quête de sens, avec Wajdi Mouawad

Entremêler les petites histoires personnelles avec la grande Histoire ou comment fait-on pour être à la fois heureux personnellement et malheureux collectivement ? C’est la question que nous pose Wajdi Mouawad avec sa dernière création Tous des oiseaux, au Grand T du 12 au 19 octobre 2018.

De l’oeuvre de Wajdi Mouawad, je ne connaissais que Incendies dont j’ai vu l’adaptation au cinéma par Denis Villeneuve il y a quelques années. Je me souviens d’une histoire très prenante qui m’a alors donné envie de découvrir ses créations. Mais je n’en avais pas eu l’occasion (ou pas suscité l’occasion) jusqu’à Tous des oiseaux.
J’avouerai que l’idée de passer 4 heures dans une salle de théâtre m’inquiétait un peu. Mais une chose est sûre, je ne regrette absolument pas.

Pour expliquer pourquoi j’ai beaucoup aimé cette pièce, je pourrai évoquer la mise en scène, que j’ai trouvé particulièrement intelligente, avec notamment un décor épuré mais fonctionnel, dont l’évolution était fluide et intégrée assez subtilement au jeu des comédiens, et des flash-backs plutôt bien amenés.

Je pourrai aussi relever le jeu et l’énergie des comédiens, époustouflants. Ils nous emportent en un rien de temps dans leur histoire, leurs émotions, questionnements, colères, avec un mélange de force et de douceur. La musique et l’accompagnement sonore ajoutent à cette atmosphère prenante. Et le multilinguisme couronne le tout. Je pensais être gênée par la lecture des sur-titres, mais ceux-ci sont très bien intégrés. C’était d’autant plus important que la combinaison des langues est ici en totale cohérence avec le mélange des identités / cultures présentes.

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Photo du site du Grand T

« L’identité n’est pas l’origine. Elle est seulement un rêve, une utopie. »
Oiseau quantique

Mais ce qui m’a le plus séduite, c’est la multiplicité des thèmes abordés et l’entrelacement de ceux-ci dans une histoire aux apparences simples. L’histoire d’Eitan, jeune étudiant scientifique juif allemand, confronté à un conflit avec ses parents, au sujet de sa petite amie Wahida, jeune américaine aux origines arabes. De cette envie de se détacher du carcan familial, il va s’embarquer dans la recherche de sa grand mère paternelle en Israël, et ouvrira la boîte de Pandore remettant en cause les convictions de son père.

Un flot de thématiques et de questionnements sont développés au cours de cette histoire, j’en relève quelques unes : la recherche de son identité, est-elle transmise génétiquement ou créée par son éducation et son entourage ? ; le conflit israélo-palestinien, peut-on se mettre à la place de l’autre pour le comprendre ? verra t’on un jour la fin de ce conflit ? ; les relations familiales, est-ce trahir ses parents que de se construire en opposition à leurs préjugés ? ; les relations amoureuses, est-il possible de partir à la recherche de sa propre identité lorsque l’on est en couple ? ; mensonges et vérités, qu’est-ce qui fait le plus souffrir, le mensonge en lui-même ou la découverte de la vérité ?

Tout cela est abordé à la fois avec sérieux et humour, avec puissance et émotion. Sans nécessairement répondre aux questions, Wajdi Mouawad nous laisse à nos propres réflexions, mais a le mérite d’avoir ouvert le sujet.

Finalement, ces quatre heures sont passées à toute vitesse. Selon moi, il n’y a pas de longueur, chaque passage a son intérêt dans l’histoire. À en croire les applaudissements et standing ovation du public, je ne suis pas la seule à avoir passé de belles heures pleines d’émotions ce soir là.

Seule petite déception, entendre que certains petits groupes de scolaire en ont profité pour commencer leur nuit. Peut-on être frustrée que de jeunes spectateurs n’ont a priori pas eu la maturité de desceller les portées symboliques de cette histoire ?

Tous des oiseaux est de retour au théâtre de la Colline (théâtre où il a été produit, et dont Wajdi Mouawad est directeur depuis 2016) en décembre : http://www.colline.fr/fr/spectacle/...

Cécile M.