Et merci pour Perec

Espæce, c’est une façon originale de parler d’espace, de vide, de ce qui nous entoure et nous habite. Alors forcément, on y parle un peu de la vie et de l’espèce. De notre espèce. De notre espace. Et de l’espèce dans l’espace.

J’avoue que je ne connais pas grand-chose au théâtre.
Pourtant, j’aime ça.
J’aime les grandes scènes qui craquent sous les pas des comédiens, et puis le calme qui habite dans les salles. C’est reposant une salle de théâtre.
J’aime les silences qui comptent, qui gênent, qui touchent et qui émeuvent ; les murmures qui résonnent, les sons amplifiés et cette sensation d’être intime et voyeur à la fois. J’aime les voix, les expressions, les corps qui bougent et les rideaux qui tombent. Et j’avoue que dans cette ambiance qui me rend aussi excitée qu’une gamine le matin de Noël, j’en oublie de comprendre les styles, les jeux et les mises en scène.

J’avais entendu tout un tas de choses au sujet d’Espæce. « La pièce a remporté un succès à Avignon », « Aurélien Bory est une valeur sûre », « on ne sait jamais à quoi s’attendre avec cet artiste, je ne comprends pas toujours ce qu’il fait d’ailleurs ». « Est-ce de la danse ou du théâtre ? »

Mais peu importe que je ne connaisse pas Aurélien Bory, j’étais déjà convaincue par ESPÆCE – il suffit qu’on prononce le nom de Georges Perec pour m’emmener où l’on veut.
Espæce, s’appuie sur Espèces d’espaces, paru en 1974. Dans cet essai Perec arpente et interroge son rapport à l’espace dans toutes ses dimensions, à travers treize lieux. On peut ainsi y trouver des travaux pratiques qu’il s’impose dans la rue comme des descriptions détaillées de l’espace public. Et puis, on y aborde la vie, le vide, la littérature, l’écriture, avec beaucoup de poésie et de philosophie. Voilà. Ça c’est Perec.

Aurélien Bory, lui, s’entoure de cinq comédiens qui, ensemble, mettent en scène leur rapport à l’espace. On y joue sur fond noir. On y danse dans l’obscurité. On se contorsionne en silence. On se jette du sommet d’un décor mobile. On joue avec le vide comme on joue avec les lettres des mots, avec les phrases de Perec qui s’inscrivent à travers et par les livres que les comédiens font vivre comme le prolongement d’eux-mêmes. Et les corps deviennent l’espace et semblent marquer le temps. On se laisse porter par de grandes barres qui oscillent et rappellent le balancier d’une pendule et on s’associe au décor : un grand tableau noir qui renvoie à la page blanche de l’auteur et un livre dont on entend presque le froissement des pages que l’on tourne.

Et dans cette présentation de l’espace, on ne parle pas, mais on chante. Et elle est touchante cette chaude voix féminine qui s’élève d’on-ne-sait où – au-devant de la scène, derrière le décor, au cœur de celui-ci… Elle accompagne la danse des corps qui glissent dans le vide, se glissent dans le décor et se fondent dans l’espace. Elle appelle. Elle attire. Avec la douceur et le tragique du chant des sirènes. Et même la voix masculine qui perce soudainement le silence et semble parler d’un autre espace sonne d’une justesse sombre et tragique. Peut-être que la beauté a quelque chose d’obscure.

Mais surtout, par les mouvements acrobatiques et la légèreté des corps, par la puissance des voix qui chantent trop juste, on se confronte à notre propre rapport à l’espace.

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Vivre
Faire vivre Perec sur la scène du Grand T

C’est peut-être pour ça qu’on ne comprend pas toujours ce qu’on essaie de nous dire. C’est peut-être pour ça aussi qu’on n’en a pas le même sens, la même compréhension. Peut-être qu’on ne peut y voir que notre propre rapport à l’espace. Peut-être que ça touche chacun de nous différemment.
Et au-delà du sens, c’est un très beau spectacle. Les jeux de lumières, de sons, les mouvements des corps qui dansent et des voix qui semblent leur répondre, peut-être qu’on n’a pas besoin de comprendre plus que ça. Peut-être qu’il ne faut pas essayer, d’ailleurs et simplement admirer le tableau.
Espæce, c’est un peu comme certaines formes abstraites de poésie. On sait que c’est beau, on sait que tout y est, le rythme, les mots, le ton, mais on ne sait pas comment et on ne sait pas pourquoi. Et ça fait du bien de ne rien comprendre pour une fois, et d’en être quand même touché. Est-ce que ce n’est pas l’essentiel ?

Voilà. Espæce c’est de la belle poésie. Celle qui nous échappe mais qui fout des frissons. Tout le temps où je trouverai ça beau, je me ficherai pas mal de ne pas toujours comprendre le théâtre. Et même si je n’y connais rien, l’émotion remplace la connaissance.

Et merci pour Perec.

Marie