Hypnotique Christian Rizzo proposé par le lieu unique au TU

« Je vous ai déjà vu quelque part. Vous travaillez dans la danse, non ? »
« Oui. Je suis danseuse. J’étais sur scène lundi et mardi.  »
Voici l’échange entre deux parfaits inconnus assis derrière moi dans la salle du Théâtre Universitaire. Je retrouve tout de suite l’esprit « festival », où celui qui est regardé regarde, devenant ainsi, comme nous tous ce soir là, un spectateur lambda en quête d’une nouvelle découverte artistique.

« Je vous ai déjà vu quelque part. Vous travaillez dans la danse, non ? »
« Oui. Je suis danseuse. J’étais sur scène lundi et mardi.  »
Voici l’échange entre deux parfaits inconnus assis derrière moi dans la salle du Théâtre Universitaire. Je retrouve tout de suite l’esprit « festival », où celui qui est regardé regarde, devenant ainsi, comme nous tous ce soir là, un spectateur lambda en quête d’une nouvelle découverte artistique.

Car c’est le leitmotiv de Flash danse, festival organisé par le TU, qui programme pour la quatrième année consécutive des œuvres singulières explorant les langages et les esthétiques de la danse d’aujourd’hui. Neuf chorégraphes sont mis à l’honneur cette année. Les sept jours du festival se partagent entre des pièces crées récemment ou rendues publiques pour la première fois, celles jouées sur un plateau ou dans l’espace public, des rencontres et des ateliers.

Et me voilà assise avec mes deux parfaits inconnus qui discutent en ce vendredi 30 janvier 2015, à attendre que le rideau se lève. La salle est pleine. L’ambiance devient fébrile. La hâte de découvrir la pièce de Christian Rizzo se fait sentir. b.c, janvier 1545, Fontainebleau a été créée en 2007 et elle a la particularité d’avoir été écrite sur mesure pour la danseuse Julie Guibert, interprète qu’il a rencontrée à lʼOpéra national de Lyon. Une originalité qui va de pair avec son créateur qui se nourrit des rencontres et du transdisciplinaire. Christian Rizzo, plasticien de formation, est passé par le stylisme et la musique rock avant de se tourner vers le théâtre et la danse contemporaine dans les années 1990. Ces expériences se répondent entre elles et produisent des interactions à partir desquelles il fonde sa pratique chorégraphique.
C’était la première fois que j’assistais à une pièce de Christian Rizzo et j’ai tout de suite été saisie par l’esthétisme du décor.

Une boîte blanche, sept éléments noirs suspendus en hauteur – des figures humaines, des grigris ? – Je perçois une tête de mort, des mèches de cheveux, des lianes de feuilles. L’imaginaire s’emballe. Comme en réflexion, au sol, des dizaines de bougies allumées sont disposées un peu partout. Elles apportent un peu de lueur mais l’éclairage reste sombre et reproduit le chancellement des flammes. Cette pénombre m’hypnotise. J’entre dans cette boîte blanche et je n’en sortirai qu’une heure plus tard. Je continue d’observer. Il y a un cube, là, posé au sol. Il est noir lui aussi. Et puis, le mouvement commence. Ce que je croyais être une statue à tête de lapin est en réalité un homme, ou du moins une chimère mi-homme, mi-animal. Il se déplace dans cet espace et fait balancer les longues cordelettes le long de ses jambes. Les perles se percutent. Elles brisent le silence. Il ramasse une bougie. Je le suis des yeux comme absorbée par cette étrange entité.

Mon regard se déplace au fond de la scène. Une forme humaine est allongée sur une console. Elle est de dos et habillée de noir. Il s’agit sans doute d’une femme mais le mystère de son identité reste entier. Jusqu’à ce que l’homme à tête de lapin vienne déposer une bougie près de sa main. Le lien entre les deux créatures est né. La forme s’éveille. Il s’agit bien d’une femme. Perchée sur de hauts talons, la silhouette filiforme et fluide se met en mouvement. Lentement. En silence. Il s’en suit une alternance rythmée par le ramassage des bougies, une à une puis plusieurs à la fois, avec l’exécution de mouvements dansés, découpés à l’extrême, quasi posés. Les gestes sont géométriques, très angulaires. Les bras et les mains tracent des lignes et donnent la direction. La danseuse se déplace. Les jambes se plient. Elle s’approche du cube noir et allume une bande son. Le deuxième acte commence.

Des bribes de violons se mêlent à des sonorités urbaines, le tout devenant de plus en plus mixé et aboutissant à un son ambiant électronique saturé. Un état d’urgence se fait sentir. L’accélération du rituel « bougies-mouvements » accompagne cette bande-son au beat rapide, tel un battement de cœur. Je me retrouve totalement enveloppée par cet environnement sonore et je suis, comme cette femme, prisonnière de cette cage blanche. Je me demande comment ce jeu entre la chimère et la danseuse va finir. Toutes les bougies sont enfin regroupées sur la console. La lumière sur le plateau a encore perdu en intensité.

La place est libre et le sol est nu. La silhouette noire a un plus grand espace de liberté. Pas si sûr. Elle exécute encore et encore les mêmes mouvements mais cette fois elle les enchaîne. La phrase chorégraphique ne s’interrompt qu’au bout de plusieurs minutes lorsque l’homme à tête de lapin sort du cadre et fait descendre les formes suspendues. La danseuse s’arrête. On la distingue à peine parmi les masses noires affalées sur le plateau. La chimère, tel un bourreau, vient ramasser ses victimes. Seule la femme reste. Et le mouvement reprend. Elle répète inlassablement les mêmes gestes.

Le fait que l’homme-animal sorte du cadre change la perception de l’espace. Je sors moi aussi de cette boîte enfermante. Mais je perçois cet être différemment aussi. Peut être comme un maître du jeu qui contrôle tout ce qui se passe dans ce lieu semi-clos. Il y ramasse les objets, déplace la console et observe. La danseuse, quant à elle, ne fait qu’exécuter. Elle finira par prendre deux libertés. Celle d’éteindre toutes les bougies et celle de déplacer le cube noir pour s’y assoir, de dos, les jambes tendues. C’est la fin du cercle chorégraphique mais la tension dans son corps est toujours palpable.
Le rideau descend.

La salle applaudit chaudement. Mes deux inconnus et moi aussi. Ils scandent des « bravo ». Moi je salue cette performance intérieurement et je reste bluffée par cette proposition d’art total. La lumière, la bande-son, les décors, les costumes, la théâtralité, la danse, tout est pensé de façon hyper esthétique. Christian Rizzo a choisi comme interprète Julie Guibert car il s’est dit « impressionné par son incroyable intelligence du plateau ». Je pense qu’ils se sont bien trouvés. Comme mes deux inconnus qui sortent ensemble de la salle et continuent d’échanger sur ce qu’ils viennent de voir.

Julie-Anne D.