Jacques a dit

Il y a quelques semaine déjà, Onyx m’offrait un joli retour dans le passé, à l’heure de la récré ! Entourée de petites têtes blondes s’esclaffant pour un oui ou un non, je me suis autant délectée de leurs rires, de leurs insouciances, de leurs spontanéités que de l’objet de leur plaisir : la nouvelle création de Denis Passard, Suivez les instructions.

Suivez les instructions est un spectacle chorégraphique dont on peut se délecter dès 6 ans. De primes abords un peu enfantine et futile, cette nouvelle création de Denis Plassard et de la compagnie Propos, révèle petit à petit deux niveaux de lecture. L’un clownesque, burlesque, absurde et l’autre plus grave, plus critique, plus profond. Ce spectacle, sous ses faux airs de cour de récré, pose en fait de véritables questions de société autour des règles, de l’obéissance, de la marche de manœuvre de l’homme, de sa place dans le groupe mais aussi du poids des mots, de celui des interprétations, de celui des appropriations…

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© Denis Plassard

De la cour de récré...

Suivez les instructions est un spectacle avant tout ludique... La scène est conçue comme une cour de récré, un plateau de jeu, comme un lieu d’échanges et d’expérimentation, toujours pleine de surprise et de rebondissements. Sur scène : 5 danseurs, 3 hommes, 2 femmes mais seulement 3 personnages. En effet, deux danseurs, semblables, jouent les différentes versions d’un même personnage qui répond au nom d’Hector. Idem pour les deux danseuses, semblant représenter deux facettes de la personnalité d’Albertine. Et puis, Charles…

Sur scène, comme un plateau de jeu dessiné au sol. Les danseurs/joueurs se tiennent d’abord hors de ce plateau, sur le côté de la scène. Puis, une voix se fait entendre, comme un narrateur omniscient, et les danseurs entrent en scène, en jeu. La voix donne les instructions : « Vous pouvez vous asseoir », « Détendez-vous », « Regardez », « Touchez », « Lâchez », « Attrapez –vous », « Vous tombez »…« Pas grave ! » etc... Comme dans une partie de Jacques a dit, les danseurs s’exécutent, s’amusent, s’obligent à respecter tant bien que mal les instructions, quitte à se mettre dans des situations tarabiscotées. Chacun réagit, interprète à sa manière la même proposition. Et en direct, répondant aux mêmes contraintes physiques, ce sont des histoires parallèles qui se créent, des tableaux différents qui se peignent, des scènes hétéroclites qui se jouent. 2 duos et un solo prennent forme, si différents et si synchronisés à la fois. D’un côté, une version d’Hector et Charles se chamaillent. Au centre, le couple Albertine/Hector ne se comprend pas, se déchire pour mieux se retenir. Et, côté cour, l’autre Albertine, seule entourée de ses kaplas, tente de monter une structure façon casse-tête chinois...

… à la réalité

Pédagogique au début, le débit du meneur de jeu s’accélère, le rythme s’amplifie, devient effréné et fou, la cadence aussi et enfin les danseurs dansent, pris au piège d’une valse didactique ! Ils suivent comme ils peuvent le flot hystérique d’ordres crachés par le narrateur qui prennent forme simplement, intuitivement, singulièrement dans chaque situation. Les personnages, isolés dans leurs situations, dans leurs histoires individuelles, parviennent parfois à s’en évader pour aller vers les autres, pour les croiser, les toucher parfois sans jamais se confronter réellement à eux.

Le spectateur se confronte donc réellement à un triptyque : une seule et même histoire en trois tableaux différents. Son regard vacille entre l’une ou l’autre des scènes et tout d’un coup, alors qu’assis bien au fond de son siège, le spectateur qui se sentait protégé de l’autoritarisme du narrateur, presque complice amusé de sa tyrannie, se voit lui aussi piégé par le jeu lorsque ce dernier se dépasse lui-même.

La réalisation des ordres n’est plus la finalité, mais le moyen et les trois partitions parallèles prennent alors le dessus, le spectateur devient passionné par le cours de chacune des anecdotes qui s’écrivent sous ses yeux et non plus uniquement par le rapport aux ordres donnés. La narration atteint son apogée.

Ce sont les singularités de chaque personnage, de chaque situation qui s’imposent et non plus simplement leur déroulement parallèle. Le regard du spectateur se perd alors pour mieux apprécier et savourer les clins d’œil, les échos, les similitudes. Et finalement, c’est ce qui est le plus appréciable, quand tout se confond et qu’on ne se pose plus de question. Mon regard devient alors le même que celui de la petite tête blonde qui est à côté de moi et qui rit innocemment à chaque chute, chaque bond, chaque pirouette des danseurs depuis le début.

Et finalement, si c’était ça le message du spectacle ? Arrêtez de trop interpréter pour mieux apprécier l’instant T, pour mieux sentir et ressentir. Juste prendre la vague comme elle vient ... Suivez les instructions c’est un message de liberté, c’est une ode à l’expression de soi. Ici, Denis Plassard vous dit : soyez vous-même et soyez-en fiers !

Cha’