Je vous parle d’un temps

On aurait dit l’été. Vingt-neuf degrés au thermostat, des odeurs de bière et de crème soleil, je transpirais la vanille à travers les coups de soleil.
Plus tôt dans la journée, on avait pique-niqué au bord de l’Erdre, sur un ponton en bois, et puis, en fin d’après-midi, en ce dimanche qui sentait les vacances, on avait laissé nos amis terminer la partie de pétanque et finir les bières tièdes. On allait au théâtre du Cyclope.

La salle est petite mais les fauteuils sont vides. On est dix à attendre, peut-être douze, et tous ont les cheveux blancs ou marchent avec des cannes. Il fait chaud pour eux, mais les fauteuils sont confortables et la salle est fraîche.

La pièce s’appelle Madeleines, le prénom des quatre femmes que la comédienne Karyne Puech fait respirer devant nous. Moi, j’ai le goût des gâteaux dans la bouche et celui de l’enfance.
Je perds mon âge et je doute du sien. Elle a quarante ans, à peine, et peut-être quarante de plus sur la scène du Cyclope. Moi, j’en ai dix face à elle, et des tas de souvenirs de gamine.

Elle change de voix, de tenue, de regard, de sourire, d’histoire et de posture, à chaque changement de Madeleines. Je la sens forte et vulnérable, gênée ou familière. La comédienne s’oublie sous ces jolis portraits. Elle est tantôt tendre, piquante, réservée et nostalgique, courageuse et amusante, et semble contenir en elle, toutes les facettes de la nature humaine. Il y a un peu de nous dans ces belles paroles. Il y a beaucoup d’eux surtout.

On oublie souvent les vieux. On oublie qu’ils ont été jeunes et puis, qu’ils ont si bien vécus. On oublie qu’ils ont aimé, qu’ils se sont battus et puis, qu’ils ont grandi, aussi. On oublie souvent ce qu’ils ont été pour voir ce qu’ils sont, avec leurs cheveux blancs et leurs lèvres qui tremblent.
Karyne Puech raconte cette histoire. Pas celle de la vieillesse, mais celle d’une époque. Après un an d’entretiens, d’échanges et de souvenirs, auprès des habitantes de la maison de retraite de Redon, quatre femmes se racontent sans tabou. Elles y parlent de l’amour, de la guerre, du mariage, des enfants, de la vie d’adulte et de la vie de femme, de ce que c’est que d’être une femme, d’ailleurs, hier ou aujourd’hui, et puis de l’âge, des générations, du temps qui passe et de l’enfance.

J’aime les histoires de vie. Ça a commencé il y six ans, quand j’ai commencé à bosser. De belles personnes, de belles histoires, de beaux échanges, j’en entends tous les jours, et souvent, je me suis dit qu’on devrait les écrire, ces histoires. On devrait les garder et les faire vivre. On devrait les sortir et les montrer. Karyne Puech a eu l’idée formidable de rendre intemporel ce qui pourrait s’effacer sous le poids du temps. C’est la transmission qui rend vivant. C’est par elle que l’on reste.

Et puis, il y a de mon enfance dans les traits de son visage. Ce n’est pas ma grand-mère, parfois ça n’y ressemble même pas, mais il y a la douceur des grands-parents et l’odeur réconfortante des vieilles maisons de famille où la grosse horloge fait grincer le temps. C’est doux et rassurant. Comme la tendresse d’une grand-mère qui chercherait à consoler un enfant triste. Cette façon de plisser les yeux, de pincer les lèvres, de froncer les sourcils comme pour contenir la peine et soulager les maux. Les grands-mères ont ce pouvoir d’apaiser d’une caresse, de faire sourire d’une grimace et de consoler d’un gâteau. Il y avait tout cela dans Madeleines.

On en oublie qu’il fait beau et que la bière va chauffer. On voudrait rester encore pour un peu de tendresse et retrouver les doux bras d’une grand-mère disparue.

Marie