Julia : impasse amoureuse et vertiges cinématographiques

On ne présente plus Mademoiselle Julie, la pièce d’August Strindberg, qui voit une jeune fille noble séduire son domestique lors d’une nuit de la Saint-Jean endiablée. Les rapports douteux entre l’amour et le pouvoir, la lutte des classes : autant d’éléments qui rendent naturelle et presque redondante la transposition qu’en fait Christiane Jatahi dans une maison cossue du Rio d’aujourd’hui, dans laquelle la différence de condition sociale est redoublée par la question raciale.

Soit donc une pauvre petite fille riche blanche, Julia, et le fils du jardinier, noir. Julia, nous la découvrons d’abord projetée sur deux panneaux coulissants qui constituent l’essentiel du décor : une petite fille qui joue dans un domaine ensoleillé, et que l’on saisit parfois dans une tristesse bornée : « Ne me filme pas ! » crie-t-elle de celui qui tient la caméra. Un ordre que l’actrice qui incarne Julia adulte, en chair et en os, elle, reprendra à l’intention du cameraman présent sur scène.

Car Christiane Jatahi, à la fois metteur en scène et réalisatrice, nous propose du théâtre filmé. Certaines scènes ont été tournées en extérieur, et relèvent donc carrément du cinéma. D’autres seront saisies sur scène : derrière les panneaux coulissants qui servent de support à la projection, deux décors. Lorsque les panneaux s’entrouvrent, nous ne voyons qu’à moitié ce qui s’y passe ; mais heureusement, un cameraman est là pour suppléer à notre voyeurisme inassouvi.

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Crédit photo : Le Lieu unique

En effet, comment ne pas penser que la metteur en scène joue avec notre désir de tout voir, lorsqu’elle filme en direct la scène de sexe que Strindberg avait passée sous silence ? De plus, en mettant dans la bouche des personnages les répliques de la scène suivante, elle transforme ce moment un peu gênant en une version pornographique de la lutte des classes, qui sépare les amants plus qu’elle ne les unit. Ils sont donc condamnés d’avance ; d’ailleurs, malgré un engagement certain des comédiens, on ne ressent guère d’amour entre eux et on assiste à la trajectoire parallèle et jamais conjointe de deux frustrations divergentes.

Lui, voit dans cette idylle l’occasion d’échapper à sa servitude ; il propose de s’enfuir, de monter un commerce. Elle, s’est bercée sans doute d’un romantisme à la Madame Bovary, lequel se fracasse sur la réalité. La séduction en elle-même prend très peu de temps dans cette version de la pièce ; et ses suites ne sont en fait qu’un interminable ressassement, des discussions stériles, des déchirements.

D’où un certain ennui, malgré les multiples mises en abyme du dispositif théâtral et cinématographique. Ainsi Julia intime-t-elle au cameraman d’arrêter de filmer, interpelle le public (« qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » Bonne question, Julia.), ou s’échappe-t-elle littéralement du théâtre, poursuivie par la caméra qui capte la scène déportée dans la rue à côté du Lieu Unique. On peut remarquer qu’elle seule se permet ainsi de tordre le cou aux conventions théâtrales, qu’elle seule peut sortir du carcan de l’intrigue. Lui reste toujours dans son personnage un peu brut, entier, obstiné ; il reste prisonnier de l’histoire. Encore une inégalité qui redouble toutes celles, raciales, sociales, financières, qui font de cette fausse romance un drame joué d’avance.

C’est une impasse que décrit Christiane Jatahi, comme le montrent les fausses fins (« On continue, affirme Julia, il veut qu’on continue »). L’impression de débâcle ressentie est ainsi fidèle au propos de la pièce... et fait donc preuve d’une remarquable cohérence !

Chloé Averty