L’apollinien et le dionysiaque dans la Tragédie d’Olivier Dubois

Le 18 Avril au Lieu Unique, la Compagnie d’Olivier Dubois est allée en scène avec le dernier volet de sa trilogie sur le combat et la résistance. Commencée en 2009 avec « Révolution », suivie en 2011 par « Rouge » elle s’est conclue en 2012 avec « Tragédie », en tournée lors de sa création au Festival d’Avignon.

La géométrie des corps dessine l’espace vide : la phase apollinienne

Tragédie est une pièce sans décor : neuf hommes et neuf femmes nus dessinent l’espace vide du plateau pendant environ une demi heure (la pièce dure 1h30). Dix-huit danseurs marchent à l’avant et à l’arrière. Douze pas comme douze vers en alexandrins. Ces pas rythmés, ponctuels, schématisés sont cadencés par les basses répétitives de la musique électronique qui conduit leur démarche robotique et obsessive. Des êtres humains dépourvus de vêtements révèlent devant nos yeux la singularité de leur corps tous différents et parfois imparfaits. La géométrie des corps s’empare de nous, nous hypnotise et nous fascine. Nous oublions vite qu’ils sont nus, grâce à la naturalité et à la réitération de leur déplacement continu. Ordre, discipline et rationalité règnent dans cette phase qu’on peut définir apollinienne selon la définition nietzschéenne.

Corps-sculptures explosent en danse techno trance : la phase dionysiaque

Les corps qui défilent sur nos yeux sont des corps de danseurs, musclés et bien sculptés, sauf celui de la femme aux cheveux rouges, incarnation de la beauté charnelle. Une fois les allers retours de l’obsessionnelle démarche terminés, les personnages prennent des positions néoclassiques en mode de sculptures gréco-romaines. Ensuite leur corps dérapent, des petits tics surgissent, l’ordre du schématisme initial est cassé : une libération est en acte. Les hommes et les femmes se retrouvent dans un chaos qui introduit le moment dionysiaque. Ils se divisent en deux groupes, d’abord tendus puis relâchés, ils essayent de s’atteindre, des positions sexuelles sont dévoilées. L’expression d’une tragédie humaine forte et fragile explore la répétition du quotidien, l’obsession de la perfection, la perte d’équilibre. La musique de François Caffenne monte, devient plus rythmée, sur les notes d’une sorte de trance rock, les personnages dansent à la fois comme dans une rave contemporaine ou dans un rituel tribal.
Vitalité, énergie, beauté, sensualité mais aussi fatigue, exténuation, difficulté de vivre se manifestent dans la course finale faite de sauts et de tremblements. Les danseurs terminent en sueur avec le regard fixe vers le public, expression de leur épuisement. Leurs regards restent imprimés sur les spectateurs ainsi que l’énergie que leurs corps ont dégagés.

Manuela Biclungo