L’Europe en maux

Memories of Sarajevo et Sur les ruines d’Athènes
Birgit Ensemble
16 février – Grand T en co-réalisation avec le TU-Nantes

Le Birgit Ensemble poursuit sa dissection en creux de l’Europe, mettant en lumière les coulisses du siège de Sarajevo et de la crise économique grecque. Loin de se contenter de rejouer l’Histoire, le jeune collectif fait dire et jaillir l’hypocrisie du jeu politique, mais aussi les révoltes et espoirs des peuples. Immersion, pour une mise à nue.

Le diptyque se déploie au fil d’un théâtre du réel qui met en lumière les ramifications complexes de conflits enracinés et tenaces. La parole se veut circulaire, sur laquelle plane le poids de ces ancrages mortifères, et donne à voir et entendre les réalités qui se jouxtent : civils bombardés, asphyxiés par les restrictions économiques, casques bleu réduits au spectacle de l’horreur, journalistes ahuris face à l’entêtement des dirigeants, précipitant un pays dans le chaos. Une parole que l’on sait noyée alors, qui ressurgit ici, flot continu soutenu par des archives vidéos et sonores.

Mais le Birgit Ensemble ne se contente pas de redéployer l’Histoire. En invoquant la divine Europe, il dé-spacialise et dé-temporise, retour aux origines et à la force primaire et initiatique. D’une apparition douce et poétique, à la louve blessée qui pleure ses enfants perdus, la figure antique insuffle une force libératrice. Une place qui devient de plus en plus prégnante, pour prendre le pas sur le jeu de l’Histoire et des hommes, à la faveur d’une scène finale délirante et lithurgique.

Au plateau, dénudé, les scènes se déploient sur et devant une immense structure. Lieu symbolique des instances dominantes, forteresse intouchable où se font et se défont les alliances, se prennent les orientations et directives. Sous et à leur pieds, un Alexis Tsipras terrassé par des mesures d’austérité intenables, la vie des civils sous les bombes, tenaillés par la faim, en proie à des snipers avides de sang. Mais qui continuent de vivre, fêter, célébrer ces moments précieux où ils ne touchent pas (encore) à leur mort.

Des réalités plombantes, auxquelles le Birgit Ensemble marie un humour acide. Caricaturées à outrance, les figures politiques sont notamment mises à mal, au service d’une catharsis jubilatoire : Angela Merkel première de la classe et fayotte, Dominique Strauss Kahn hirsute et touche à tout, François Hollande désinvolte et gentiment bébête. Des rires qui virent cependant vite au jaune, lorsque l’on fait la balance entre légèreté des échanges et poids et circonstances des décisions entérinées.

Les treize acteurs au plateau saisissent, au-delà de la partition : par l’intensité et la subtilité de leur jeu (il est difficile d’écrire ces mots, mais Angela Merkel est particulièrement savoureuse), la pluralité des registres éprouvés au plateau, allant chercher du côté du chant, pour expier, absoudre, masser les âmes blessées et endolories. Ils transportent un public spect-acteur, régulièrement pris à parti.

Le Birgit Ensemble décortique et met à mal les codes politiques et sociétaux, pour en faire ressortir les vides et contradictions. Il insuffle à chacun l’envie de s’approprier ces interstices, pour les remplir d’autres voix, paroles, regards sur le monde.
Cet appel vibrant résonne en nous, lorsque nous portons un toast à l’issue de ces cinq heures d’introspection et d’expiation collective. Loin d’être final, il nous laisse groggy, les sens en alerte de ce qui continue à se jouer sur la scène internationale.

Camille Rigolage