L’homme qui n’aimait pas les hommes

Dans le Misanthrope de Molière s’affrontent deux conceptions de la vie : l’intransigeance incarnée par Alceste, celui qui refuse le jeu social et ses petits mensonges / lâchetés/ hypocrisie, et la souplesse de Philinte, pour qui le monde ne saurait tenir debout si chacun n’y met pas un peu du sien. Le tout dans une ambiance de cour hypocrite et persifleuse. Satire sociale, jeu de masques, vertige philosophique : la pièce de Molière tient de tout cela à la fois. Un programme copieux, mais qui mis en scène par Jean-François Sivadier, au Lieu Unique, prend des allures de happening festif.

Quand on pénètre dans le Grand atelier bondé et qu’on se lance dans la difficile quête d’une place sur les bancs du Lieu Unique, on remarque d’emblée le vide bordélique et fichtrement esthétique du plateau, marque du metteur en scène. L’immense cage de scène est à nu : mur du fond, pendrillons, sauf le plancher, recouvert, semble-t-il, de cendres ou de terre mêlées de paillettes dorées. La poussière et le clinquant, les thèmes de la pièce sont déjà posés là sur scène. Là-dessus, des chaises entassées à la va comme je te pousse, une sono, quelques fontaines, et deux acteurs, lions en cage, bêtes de foire, qui contemplent le public venir à eux, incarnant déjà quelque chose – une tension, celle du spectacle à venir.

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Notre Alceste de ce soir a la gueule hallucinée de Nicolas Bouchaud, acteur fétiche du metteur en scène et interprète génial de Danton, et porte jupe et collants, ainsi qu’une invraisemblable veste de velours violet qui déjà assène le mépris des convenances sociales. Philinte, chemise rose et velours rouge, joue le rôle que la société exige de lui, sans se départir de son sens critique.

Le début de la pièce est marquée par la volonté d’impliquer le public. Philinte s’avance vers nous et rime avec plus ou moins de bonheur l’injonction traditionnelle d’extinction des téléphones portables – en alexandrins s’il-vous-plaît, et avec le concours de la salle, à laquelle il serre symboliquement la main en choisissant une personne au hasard.

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Nicolas Bouchaud (Alceste) et Vincent Guédon (Philinte) © France 3/ Culturebox

Après une intro tonitruante sur le Should I saty or should I go des Clash, qui reflète les atermoiements du cœur trop droit qu’est Alceste – faut-il ou non fuir la Cour, ce lieu d’hyporcisie ?-, ce respectable spectateur assis au deuxième rang entre de plain-pied dans la pièce de Molière. Il devient le personnage auquel Philinte a fait des gentillesses, excessives selon Alceste, qui lui en fait reproche. Les deux acteurs sont énormes - et s’amusent avec nous du texte de Molière, suspendant les derniers mots du vers, que la salle reprend comme dans un texte à trous. Tout cela créée une ambiance de connivence et une participation comme on en voit rarement au théâtre.

Le début de la pièce, affrontement des positions philosophiques d’Alceste et de Philinte, est un tel régal de jeu d’acteur que la suite pourra parfois paraître un peu fade. Alceste, toujours à contretemps, exagère le vers et sa diction, décale son rythme. La mise en scène appuie son intransigeance en le rendant littéralement ingérable : transpirant sa haine des convenances, il balance des chaises ou jette les scories pailletées qui recouvrent la scène sur le public- oui, les premiers rangs ont dû donner d’eux-mêmes ce soir-là...

L’intrigue qui se déroule ensuite semble en revanche presque secondaire face à la magnificence et à l’énergie monstrueuse dégagée par la mise en scène en général et par l’affrontement de ces deux monstres sacrés en particulier. On continue dans la même atmosphère punk-rock-glam, avec un Oronte travesti, des marquis dandy-rock, un jeu décalé, et quelques jets d’eau en hommage à Versailles. D’immenses voiles tendus d’un bout à l’autre de la scène jouent sur les transparences et reflètent les petites dissimulations de chacun.

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Photo : La Montagne

La pièce illustre les contradictions d’Alceste, qui, bien qu’épris de vertu et d’intransigeance, s’est amouraché de la plus médisante des cocottes, Célimène. Nous observons donc Célimène et sa cour de petits marquis, version dandy-rock, s’agiter et se répandre en critiques calomnieuses. La visite de la soi-disant amie de Célimène, Arsinoé, est elle aussi un monument de remarques fielleuses énoncées sous le couvert de la franchise amicale. Et pour finir, Célimène est confondue par sa cour de soupirants excédés, qui révèlent ses tirs croisés de mots doux et de médisances. Le personnage de Célimène se dissout ainsi dans ses contradictions, et la cocotte est socialement annihilée pour trop avoir voulu jouer le jeu social – un petit jeu sans conséquences, vraiment ?

La mise en scène s’assombrit et devient presque apocalyptique sur sa fin. Nous assistons non seulement à la chute de Célimène, mais aussi à l’enfermement d’Alceste : devenu au fil de l’action le spectateur atterré de cette débâcle, nous le quittons plus furieux que jamais, prisonnier du cercle de la vertu, arpentant la scène en courant comme une âme perdue dans la spirale de ses principes et de ses contradictions. L’honnêteté à outrance semble, sinon un vice, du moins une malédiction, inconciliable avec la vie sociale et avec l’amour, et qui mène surtout aux pires des désillusions, surtout dans un monde de clinquant qui ressemble furieusement au nôtre...

Chloé Averty

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