L’île des morts : embarquement immédiat pour le dernier voyage

En cette fin de mai pluvieuse, l’Orchestre national des Pays de la Loire nous convie à un programme a priori peu réjouissant, intitulé L’île des morts, d’après le poème symphonique de Rachmaninov. L’orchestre nous a également joué L’ouverture de Tannhäuser ainsi que la Scène sur le Venusberg, tirés de l’opéra Tannhaüser de Wagner, et le deuxième concerto pour piano de Brahms. Quelques impressions de voyage.

Qu’on me pardonne, je connais peu la musique classique, mais beaucoup Pierre Desproges ; en m’apprêtant à écouter L’ouverture de l’opéra de Wagner, j’avais en tête cette phrase tirée des Chroniques de la haine ordinaire :

« Ce scepticisme à l’égard de la psychanalyse, mais aussi de la psychologie et de la psychiatrie qui s’y réfèrent de plus en plus, me vient, selon mes docteurs, des données de base primaire d’un caractère brutal et non émotif qui me pousse à manger le pilon du poulet avec les doigts ou à chanter l’ouverture de Tannhäuser dans les moments orgasmiques. »

Le tout accompagné d’une imagerie populaire de Walkyries guerrières. Autant dire que je m’attendais à quelque chose de très martial et de peu subtil. Aussi fus-je fort surprise par l’ouverture en douceur de la pièce, portée par les bois et les cuivres. Les cordes entrent ensuite dans la danse, tantôt gaies, et tantôt martiales, traversées de mouvements mélodiques contraires. Bien loin de la tonitruante image que mon cher Pierre avait pu m’en donner, la pièce m’a paru puissante mais subtile.

Mes préjugés sur Wagner une fois balayés par les flots de l’orchestre, embarquement direct pour l’Île des morts, de Rachmaninov. Il s’agit d’un poème symphonique, inspiré au compositeur par un tableau ou plutôt une série de tableaux du peintre Arnold Böcklin. Un demi-cercle de rochers escarpés et de falaises abruptes dessine une crique où poussent de hauts cyprès, sous un ciel lourd de nuages, derrière lesquels point pourtant la lumière. Une barque, celle de Charon, le passeur des morts, aborde la crique qui se perd dans l’ombre et le mystère.

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L’Ile des morts de Bröcklin, dans sa version de Berlin, 1883

Comme le tableau, la pièce dégage quelque chose de solennel, parfois sombre, mais aussi des moments de tension avec un espoir persistant qui finit par tout emporter. La dimension tragique de l’existence, dirigée vers la mort, y est présente, tout comme le mystère évoqué par le tableau. Le terme de « poème symphonique » prend alors tout son sens : comme pour un poème, la musique conjugue différentes émotions, les expose et dénoue leurs contradictions. Je me suis laissée emporter par ce dernier voyage.

Tel n’a pas été le cas, malheureusement, pour le Concerto n°2 pour piano de Brahms. Un concerto est par essence une forme beaucoup plus complexe, qui joue du dialogue, ici de plus en plus serré, entre l’instrument soliste et l’orchestre, ainsi que de la virtuosité du soliste et des habiletés du compositeur au sein d’une forme très contrainte. Hélas, après l’Île des morts et son doux voyage, le concerto m’a laissé de marbre...

Cela restera malgré tout une bonne soirée, avec de belles découvertes !

Chloé Averty