l’ONPL ou l’art de voyager dans le temps

La musique traverse les époques et offre à chacun de ses concerts un tableau de l’histoire. Le répertoire de l’ONPL est comme une machine à remonter le temps et ce soir-là, il m’a encore offert un beau voyage.

Si certains me lisent, vous n’êtes pas sans savoir que je me rends plusieurs fois par saison écouter l’ONPL. Plusieurs fois par saison, je retrouve l’auditorium et ses deux mille fauteuils rouges. Souvent, je suis au premier balcon, du côté des impairs. C’est un pur hasard, mais c’est comme si une place m’était réservée. Et j’aime le croire.
Mais ce soir-là, pour assister à « Duos », j’étais placée au balcon haut. Et là, c’est un autre hasard si cette phrase fait une rime.

« Duos », ce fut d’abord L’ouverture tragique de Brahms et sa structure ternaire qui nous mirent immédiatement dans une ambiance sous tension. C’était beau, mais comment le décrire ? Parfois, la musique ne se décrit pas. Ce n’est qu’une question de sensibilité. Bien sûr, je pourrais raconter que la fougue des cordes peignait une atmosphère mystérieuse, presque électrique ; que la présence des cors participait à un final explosif et solennel ou que le recours par Brahms au funèbre ré mineur plongeait la salle 2000 dans un tragique attendrissement, mais à quoi bon ? Aucun de mes mots ne rattraperont les frissons ressentis. Parce que c’est de ça dont elle parle, la musique. Elle parle de frissons, d’émotions et de sentiments. Alors, je vais être simple. L’ouverture tragique de Brahms, c’est un voyage en noir et blanc où les hommes s’habillent en smoking sous des chapeaux plus hauts que larges et où les femmes portent des corsages assortis de longues jupes, de gants blancs et de chapeaux loufoques.
Après tout, est-ce que ce n’est pas ça, la musique classique ? Est-ce que ce n’est pas une manière de voyager dans le temps ? Moi, je les ai vus danser ces hommes et ces femmes dans les bals d’Allemagne et briller sous les dorures des salons bourgeois. Je les ai entendus rire et s’amuser en tournoyant sur les parquets cirés ; les femmes virevoltant dans les bras des hommes qui menaient la danse.

Et puis, changement de décor pour le Double concerto pour violon et violoncelle, de Brahms, toujours. Je vais être brève, parce que si vous m’avez lue au paragraphe plus haut, vous savez à présent que ce qui m’intéresse, c’est l’émotion plutôt que la technique. Or, le double concerto pour violon et violoncelle, ça m’a semblé être uniquement de la technique. Alors, c’est beau, c’est sûr et ce serait difficile de dire que c’est mauvais, mais, si je reconnais la prouesse, je suis déçue qu’elle ne me touche pas. C’est bien fait. C’est bien joué. Et ça demande un sacré talent. Mais voilà, le violoncelle n’a pas su être sublimé à mes yeux et il m’a semblé le reconnaître si peu. Merci pour l’exploit. Dommage qu’il m’ait manqué la douceur de velours de cet instrument que j’aime tant.

Waouh… Parfois, les mots ne suffisent pas et les onomatopées existent. Waouh. Hummm. Pfou. Clap clap clap. C’est un peu tout ce que je retiens de Roméo et Juliette, suites n°1 et n°2 de Prokofiev.
Je ne vais pas résumer Roméo et Juliette, parce qu’on connaît tous l’histoire. Et je ne vais pas résumer non plus ce qu’était la musique ce soir-là, parce que je n’aurais jamais les bons mots. C’était waouh. Avec plein de « h » à la fin, s’il le faut, pour marquer l’émerveillement et l’admiration.
C’est hummm, aussi. Avec trois « m » mais on pourrait en ajouter bien plus, pour montrer le plaisir que j’ai eu et que j’ai pris pendant cette troisième partie. Quand on a la sensation d’être resté un peu sur sa fin au morceau précédent, le « hummm » et encore plus « hummm ». J’ajouterais donc un quatrième « m ». Au moins.
Et puis, c’était pfou pour exprimer le soupir quand on a le souffle coupé et retenu par la magie et la beauté. Pfou, comme c’est beau. Pfou, comme c’est doux. Pfou, comme ça fait du bien.
Et enfin, clap clap clap, pour les énergiques applaudissements qui ont soulevé la salle, les miens un peu plus longs que tous les autres. Clap clap clap à l’orchestre.
Si Brahms m’avait permis de voyager au cœur des soirées bourgeoises, Prokofiev m’a amenée plus loin encore, dans le temps et l’émotion. J’ai dansé le menuet dans un bal masqué, j’ai pleuré la séparation des amants interdits et j’ai perdu mon cœur en même temps que Juliette. C’est comme une petite mort. Et on ne sort pas indemne d’une petite mort. On s’en sort survivant.
Alors clap clap clap et plein de clap, de waouh, de hummmm (auquel on ajoute un « m ») et de pfou pour cette fin de soirée qui nous permet de survivre au voyage dans le temps.

Marie