La Democracy du Tic Tac

19H55. Le temps est plutôt frais mais clair. 35 minutes. Je dois être à ONYX dans 35 minutes. Ne sachant pas où c’est exactement j’ai ce réflexe type de ma génération de prendre mon téléphone et de me connecter à Mappy. Chargement. 32 minutes encore. Je peux le faire. Le tic tac de l’horloge de ma cuisine m’oppresse, je vais dans le salon. Trouvé... devant IKEA. Je pars.

20h12. La grosse boîte noire qu’est le théâtre ONYX me fait légèrement sourire, mais la sensation oppressante de la cuisine est toujours là. Il est quelle heure ? Autre réflexe générationnel, je prend mon téléphone alors que j’ai une montre. 20h16.
Je rentre dans le théâtre, et soudainement j’ai l’impression d’être dans un bateau, plafond bas, beaucoup de monde, ma sensation oppressante ne s’en va pas. Je m’approche difficilement de la billetterie, on me tend ma place. DEMOCRACY - Maud le Pladec. Je sens mon pouls dans l’œil droit, ce qui est très désagréable. Le merci sera dit avec un œil fermé.

20h20. Je suis dans le fauteuil. Pause. Le monde grouille autour de moi, la politesse conventionnelle est à son apogée. Excusez moi, pardon, c’est votre place ?, je vous en prie, non c’est moi, merci , mais de rien… Je me pose la question du à quoi ça tient tout ça ? Comment cette fourmilière peut être si sage, chargée de tant de consensus et si peu polémique. Que se passerait il si le B-26 se mettait consciemment à la place D-19 ? Qu’est ce qui l’en empêche d’ailleurs ?

Sur scène quatre batteries. Pendant que tout le monde cherche sa place, un homme rentre, baguettes à la main, puis une femme. Il est quelle heure ? 20h30. Je relève la tête et voilà 9 personnes, baguettes à la main, sur scène : 4 femmes et 5 hommes. Immobiles. Soudainement ils se mettent à courir et tapent sur les timbales de chaque batterie. Une autre fourmilière. Dans le public tout le monde n’est pas encore assis et il se crée alors un mouvement miroir. L’énergie de la gestuelle n’est pas juste sur le plateau mais aussi dans l’assistance. Ce parallélisme me fait alors comprendre que je vais assister à l’histoire d’une communauté qui par extension peut être la mienne. La fourmilière se fige. Tout le monde est à sa place. Commençons.

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Le quatuor de batteries interprété par l’ensemble TaCTus anime les danseurs et rythme mon cœur. Mon pouls désagréable disparaît. Ces 5 corps vibrent sur la pulsation de la musique qui devient aussi la mienne. La musique du corps, le battement du cœur. Les membres s’agitent sur une fréquence propre qui s’additionne pour former une vibration commune, le “Tous-Uns” comme l’appelle la chorégraphe.
Au fil du spectacle j’ai l’impression d’entrevoir les rouages et mécanismes de la grande horloge qu’est notre société. Chacun possède sa signature rythmique et peut parfois prendre une décision qui débouchera sur une action collective. Par conséquent un rythme commun se crée, un élan pulsatile voit le jour. Et si cette élan venait masquer l’individualité de chacun ? Si le Tic Tac général noyait ce rythme sous-jacent de l’individu ? Que se passe t-il quand la signature individuelle veut marcher non pas à contre sens du Tic Tac, mais à contre rythme ?
Ce sont toutes ces questions que soulève Democracy. Par une musique qui utilise l’instrumentarium des défilés et des manifestations politiques, interprétée par l’ensemble TaCTuc avec la précision d’un horloger, ainsi qu’une magnifique création lumière de Sylvie Mélis, Maud le Pladec réussit tout de même à nous emmener dans sa réflexion politique et philosophique malgré des danseurs quelques peu décevants par leur manque de dextérité technique. Democracy soulève donc des questions intéressantes mais n’apporte pas vraiment de réponse. Le spectateur en sort embrumé par un fond complexe et pourtant éloquent, mais surtout par une forme globalement hermétique.

Les lumières se rallument et j’ai cette sensation bizarre de ne rien avoir compris, mais me réconforte avec l’idée qu’il ne s’agissait peut-être pas de comprendre, juste de ressentir. La seule chose que je sais c’est que mon cœur bat de manière normale. Il est quelle heure ? Je m’en fous : je marche à contre rythme.

Luigia Messina