La faim justifie les moyens

Non il ne s’agit pas d’une faute de frappe mais bel et bien de ma dernière sortie au théâtre du mardi 5 mai à ONYX pour aller voir LE PRINCE (tous les hommes sont méchants), de Laurent Gutmann. A table !

Machiavel… Tout le monde le connaît mais très peu le lisent. Il fait partie de ces sujets de conversations qu’on peut faire semblant de maîtriser en sortant une pauvre citation (qui est souvent la même d’ailleurs) pour donner l’impression à son interlocuteur qu’on en connaît un rayon mais qu’on ne développera pas pour ne pas l’offenser (car tout comme vous il n’y connaît rien). Donc au même titre que “ les conflits au Moyen Orient, tu sais, c’est complexe…” ou “mais c’est la crise qui veut ça” , la fin justifie les moyens est balancée à toutes les sauces et permet de justifier tout coup bas, surtout quand vous en êtes l’auteur. Et pourtant Machiavel c’est un peu plus que ça.

Nicolas (de son petit nom) était un penseur italien de la Renaissance et auteur de l’œuvre “Le Prince”, écrite il y a 500 ans, qui explique comment devenir prince et le rester. Voilà la base de Laurent Gutmann. Le pari fou mais réussi qu’est le sien est d’avoir réadapté l’œuvre en mettant en scène un stage de formation pour futurs princes. C’est comme ça que Max, Myriam et Rémy se retrouvent dans une salle aseptisée, digne des plus banales entreprises, pour suivre ce stage encadré par Carine et Nicolas. L’un des deux formateurs est dépositaire de la parole de Machiavel, je vous laisse deviner lequel.

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La demi-Peugeot “coupée” en guise de carrosse devient le point de départ de plein de mises en situation, comme celle par exemple de saluer le peuple. Le peuple ? Les lumières s’allument et éclairent la salle : le peuple c’est nous, évidemment. Et c’est là le génie de Gutmann : faire tomber le 4ème mur pour nous convier au stage car oui, Max, Myriam et Rémy sont des gens normaux tout comme toi, moi, lui… Le génie est de mettre à nu les femmes et les hommes du pouvoir actuel mais surtout de montrer la cruauté et la lâcheté des gens normaux quand on les met en situation d’accéder au pouvoir. Toute cette mise en lumière se fait dans l’humour mais les observations incisives de Machiavel se font entendre pleinement. Tout au long de la pièce, je suis étonnée par la force de ce texte et par son actualité. La réadaptation réussit à simplifier les rapports humains pour nous montrer que la faim de pouvoir et de reconnaissance peuvent pousser l’individu à une méchanceté certaine. Les trois stagiaires “n’ont pas toujours eu de la chance dans la vie”, mais Carine y répond : “avoir de la chance et saisir sa chance, ce n’est pas la même chose”.
Lorsque l’appétit de valorisation et de respect se fait de plus en plus grand, il est très facile de tomber dans un égoïsme qui après 1h30 de spectacle, nous le comprenons, ne permet pas de gouverner puisque “l’affection du peuple est la seule ressource qu’un prince puisse trouver dans l’adversité”.

Après ce cours philosophique théâtral, je suis troublée. J’ai ri sans avoir l’impression d’avoir réfléchi, et pourtant je sais que je me suis instruite. Après quelques heures de réflexion sur mon absence de réflexion, j’ai trouvé. J’étais arrivée au théâtre dans l’idée qu’on allait me présenter le Machiavel que je connaissais, donc le Machiavel de comptoir, celui de tout à l’heure qui vient avec moi en soirée et avec qui je crane dans les conversations. J’avais dans l’idée de vouloir comprendre la fameuse phrase la fin justifie les moyens, et m’attendais donc à en voir la finalité. Mais le spectacle se termine sur la réplique de Carine : C’est pas fini, l’histoire continue ! Et c’est vrai ça continue, toi, moi, lui... Les gens normaux, ça continue tous les jours au travail, à la maison, dans la rue, à la télévision, et les rapports de pouvoirs sont toujours là. Même si ces mécanismes sociaux sont très complexes, la pièce réussit à les laver de cette complexité, d’où ma sensation d’évidence. En somme, la finalité est complexe mais la cause, elle, est très simple. C’est la faim, l’appétit social qui pousse à la finalité. Existe t-il un acte complètement désintéressé ? Tous les hommes sont-ils méchants ? La faim pousse à la fin, et c’est donc la faim qui justifie les moyens. Machiavélique, non ?

Luigia Messina