La Famille Royale descend en ville

Je suis venue applaudir La Famille Royale eu Lieu Unique.

Quand on m’a annoncé que la Famille Royale viendrait au Lieu Unique je me suis précipitée au portillon. Je pensais que les badauds seraient plus nombreux à s’attrouper pour un pareil événement, et le nombre de sièges laissés vacants m’a finalement donné l’impression d’être de l’élite, un membre de la cour convié tout particulièrement au divertissement du Roi.

La durée de la pièce (quatre heures) en a peut-être rebuté plus d’un. Pourtant, j’ai l’impression que depuis quelques années, les pièces particulièrement longues et notamment les grandes fresques historiques ont un certain succès. Elles permettent de s’immerger plus en profondeur dans l’univers déployé alors sur scène et c’est bien ce qu’il s’est passe là avec La Famille Royale où l’on a eu tout le loisir de plonger dans les bas-fonds de San Francisco, de ses sombres ruelles et de ses casinos rutilants.


On a pu voir d’un côté le monde de la reine, la « Reine des Putes » pour être précise, qui régit le commerce du tapin dans les quartiers glauques de la ville. De l’autre, celui du le Roi Dollar, qui réinvente son casino pour en faire une maison close moderne et tapageuse, le Féminine Circus.

On est ballotés entre ces deux univers qui coexistent et dont l’équilibre ancestral est rompu par les ambitions du nouveau roi venu perturber le fonctionnement du plus vieux métier du monde. Les deux mondes dialoguent via une fratrie : le bon Tylor, détective privé qui va pour le compte du roi son frère à la recherche de la Reine des Putes qui pourrait devenir la star du palace du sexe que ce dernier met en place. Tels Caïn Abel, les deux frères coexistent, dialoguent à peine et surtout s’opposent en tous points, l’un étant fatalement destiné à détruire l’autre.

La musique est omniprésente dans cette pièce avec le groupe Mémorial présent sur scène qui accompagne de ses complaintes énergiques les gestes, les tirades et les dialogues. Ils sont placés dans un décor de sous sols desquels émane cette musique infernale et envoutante. Inutile de préciser que tout ceci donne une certaine emphase à l’ensemble de la pièce.


Dans l’ensemble, voir La Famille Royale donne le sentiment d’assister à une formidable épopée. Le monde de la prostitution, de la drogue ou du capitalisme à outrance est décrit avec une langue choisie, délectable mais acerbe et cynique. On rit noir ou jaune devant cette terrible peinture de notre société.

Thierry Jolivet évite le piège et ne tombe pas dans une description manichéenne où les prostituées et les drogués seraient la cristallisation de tous les maux de la société. Là, c’est au contraire chez le Roi, celui qui réussit dans la vie, que l’agressivité, l’ambition et l’argent comme seule morale concentrent le mal.

Finalement, je retiendrai de cette pièce l’ivresse générale : la musique et surtout le texte permettent de dépeindre avec une belle énergie le microcosme de notre monde en pleine décadence, où le discours du self-made-man et du rêve américain, avec tous les fantasmes que cela véhicule, nuisent à l’échelle d’un quartier. Nous pouvons alors entrevoir les répercussions de ce modèle qui résonne pour toute de la société occidentale, globalisée et capitaliste.

Coralie M. pour l’Atelier des Initiatives