La flûte c’est du pipeau, ce qui enchante ce sont les initiatives de l’atelier.

Nantes. Le mercredi 2 mars 2016. 18 heures.

Barbara avait raison ; il pleut sur Nantes mais avec une insistance et un débit tels, qu’on serait bien resté chez soi ce soir là, si rendez-vous ne nous avait pas été donné par une poignée d’irréductibles initiatrices devant l’entrée de la cité des congrès pour une soirée à la découverte de l’ONPL.

La soirée se découpe en quatre parties. La première étant la visite du lieu, salle de spectacle de deux mille places aussi imposante que moderne, elle fait partie de ces salles qui ne vivent que de leur programmation et de l’engagement de leur personnel dévoué. L’architecture du lieu est dénuée de charme, froid et lointain, comme un monolithe rond tombé du ciel et scellé là par cent-mille litres d’un béton qui aujourd’hui sec, forme une pente douce et grise sur laquelle nos pas glissent sans efforts jusqu’à s’arrêter soudain devant une solide entrée en verre. Des hommes en costumes noirs fouillent l’intérieur de sacs mal rangés y mettant encore plus de désordre, d’autres déchirent des tickets. Ce doit être par là qu’on entre.
Ce bloc de pierres et de verre semble isolé du monde, sans suite logique avec ce qu’une grande ville offre de mystère et de désinvolture. La priorité à été mis sur l’acoustique et le grand nombre, la capacité du lieu à accueillir des productions imposantes ; concerts, one-man and woman shows, ballets. Le hall est gris. Les murs et le plafond de la salle sont blancs. Ça sent la moquette et la naphtaline et lorsque l’on gravit les marches pour aller s’isoler au deuxième et dernier balcon, cela ressemble à une longue transhumance bourgeoise, sans berger et sans montagne. Au lieu d’émerveiller, le lieu ennuie et n’offre rien qui ne vaille le détour. Si peut-être, une vue à 360° sur le canal Saint-Félix où l’Erdre paresseusement finie par se déverser dans la Loire.

La deuxième partie de la soirée se passe sur scène. Le groupe que nous sommes, composé d’une quarantaine d’individus se retrouve à la place des musiciens qui pour l’instant absents, dans leurs loges ou dans leur voiture ne semblent dès lors plus attendus nulle part ailleurs qu’ici même. A l’endroit précis où nous nous trouvons assis. A leur place. Pour eux maintenant, à qui nous volons un petit bout d’intimité, tout n’est plus que décompte, sablier renversé, chemise repassée. Tout, et même si ce « tout » n’est pas grand chose mais tout, absolument, ne doit maintenant plus que les conduire ici et pas ailleurs. La famille, les amis, google attendront.
La salle, à ce moment est encore vide et face à nous, deux mille sièges répartis sur deux étages attendent d’être bousculés de leur socle de pierre, comme les deux mille statues d’un musée fermé au public, mais ouvert à l’indicible.
Je me dis, ces statues, ces fauteuils, si proches les uns des autres et si silencieux. A ce point, rien n’avoir à se dire. Que recevoir alors, et encore que, certains d’entre nous restent des concerts entiers la fesse au bord du vide, le corps à deux doigts de toucher le sol.
Lorsqu’on y pense, lorsqu’on s’y attarde deux minutes, au sujet de ces fauteuils vides, ce n’est seulement que par mimétismes qu’ils existent, nous imitant en train de nous asseoir. On ne pense pas assez à eux. On n’écrit pas assez sur ces bouts de tissus, de métal et de bois que certains placeurs ou personnalités se réservent. C’est dire l’importance qu’une place a dans l’estime de soi.
Assis donc, face à deux mille sujets et autant de perceptives différentes, un musicien nous rejoint, prenant la place du chef d’orchestre le temps d’un échange d’une petite heure autour de la vie d’artiste, des choix qu’elle suppose et des conditions qu’elle impose.
Sylvain, je crois que c’est son prénom, du moins c’est tout ce qu’il m’en reste, est violoncelliste. Une décennie passée à l’ONPL. Un goût certains pour la musique. Une chemise blanche repassée et dix questions plus tard, le voilà qui se lève et s’en va. Se préparer, se concentrer à l’abri de nos regards. Il semble être de ces artistes sereins et passionnés, conscient qu’on ne se retrouve pas à l’ONPL par hasard, pour autant sa parole est concrète, sa manière de nous répondre, simple et efficace. Travail et rigueur, voilà tout.

La troisième partie se passe un peu partout. Dans la salle, sur scène, en coulisse. Alors qu’on écoute d’un côté, de l’autre on se décarcasse pour jouer juste, pour jouer vrai. En coulisses, je ne sais pas et puis la vue nous en était bouchée et puis les fauteuils, confortables. Alors on s’endort un peu. On pense beaucoup et puis parfois, un lien se fait et qui n’a rien d’évident, entre la musique et vous, entre le très grand et le très petit, comme un appel à la prière, un appel manqué, un appel à la retenue.
A peine le concert terminé, des vieux, se pressant vers la sortie, s’expulsant eux-mêmes comme une dragée mal passée, avalée de travers, en bougeant si brusquement donnent au silence des derniers instants un arrière-goût de « rien à foutre ».
C’est peut-être ça qu’ils se disent, ces gens pressés, le manteau et l’écharpe sur le corps alors que pas loin, on joue encore, quelques notes certes, les derniers cliquetis du carillon d’une porte mal fermée. « Rien à foutre ». Mais quand même !

La quatrième partie de cette soirée se passe maintenant. A écrire ces lignes. A essayer de retrouver un sentiment, une impression lointaine, presque fuyante et qui n’est plus alimentée par ce qui l’a provoquée mais par son souvenir. C’est un travail de mémoire que nous demandent ces initiatrices.
Je terminerai alors cet article en parlant d’elles. Ou plutôt en citant le petit Larousse, à propos de la définition du mot initiatrice ; « personne qui est à l’origine de quelque chose, qui ouvre une voix nouvelle ». Et un peu plus bas encore, il y a la définition du verbe initier : « mettre quelqu’un au courant de choses secrètes ou connues d’un petit nombre ».
Heureusement que ce monde, que la ville que j’habite a encore cette capacité d’accueillir ces initiatives. Que de petites mains y travaillent chaque jour est indispensable, qu’elles disparaissent au profit du rentable et du « rien à foutre » est impensable.

GUILLOT FLORIAN.