La Loire au coeur

Je m’assois dans la salle Vasse. La dernière fois, j’étais lycéenne à Guist’hau, j’y ai même joué ! Ce soir, j’ai les bras chargés de fascicules informatifs sur le spectacle La Loire au cœur. Je suis très étonnée d’en recevoir autant et je m’y plonge. C’est un concert et on va jouer Mémoire de Loire de David Chaillou d’après un texte de Michel Chaillou, son père, et Aux coutures du temps de Roger Tessier d’après le poème D’Yves Cosson Ma Loire aux miroirs.

Je crois que je lis ces documents surtout pour essayer de ne plus entendre les pronostics quant à la mort possible de Michel Chaillou ou encore ces discussions qui frisent les théories complotistes sur Dupont-Aignan et le débat politique télévisé de la veille.
Ouverture sur une scène très aquatique, une déferlante verte et bleue de chaises et une spéciale cace-dédie à Jean-Marc Ayrault et autres grands armateurs qui frètent ce spectacle. Je sens le traquenard mais ne cède à aucun acte de piraterie.

Ça commence. On jette les ponts entre la musique et la poésie. On les jette sur, sous et dans la Loire. Son embouchure résonne comme le cornet acoustique. J’ai l’impression d’être propulsée dans les années soixante, dans une école de musique munichoise au début des expérimentations dans le courant de la Neue Musik, ou musique contemporaine. Je suis fascinée, le temps s’est arrêté. Je me mêle très bien à l’océan de têtes blanches et décharnées alentours, sûrement parce que je suis rasée et peroxydée. Je crois que nous sommes allés écumer la mer tous ensemble, leur mer. Je franchis la troisième rive, celle de l’imaginaire. Puis je divague et entre en eaux profondes. Toute la génération de ma famille nantaise qui a vécu cette époque des routes en terre, du transbordeur, des bombardements de la rue du calvaire, des remords de la collaboration s’est éteinte récemment et pendant un long moment, j’ai eu l’impression d’être avec eux, que c’était eux qui me racontaient, à travers l’enivrante voix de Michel Valmer.

Je me sens privilégiée, comme hors du temps, j’opère un voyage dans le paysage ligérien sans âge, où le temps et la spatialisation sont différents. Je suis pourtant là, ô combien au cœur de Nantes à ce moment, les pieds dans la source et ne voudrais être nulle part ailleurs.

Lucile