La nuit des héros

Qui a dit que le classique était hors du temps ? Grossière erreur ! Mercredi dernier, on peut même dire que l’ONPL se situait complètement dans le mouv’ ; alors qu’au cinéma sortaient "Les nouveaux héros", le dernier Disney, et "50 nuances de Grey", portrait d’un héros d’un autre genre, la soirée ONPL intitulée "Symphonie héroïque" était elle aussi consacrée aux grands de ce monde.
Mais comment s’y retrouver, dans tout cet étalage d’héroïsme ?

Pour chanter la gloire des héros, l’ONPL avait choisi de laisser les rênes à 2 compositeurs : Béla Bartók, avec son Concerto pour piano n°2, et Ludwig van Beethoven et sa Symphonie n°3, le tout dans le cadre tout à fait adéquat de la Cité des congrès.
A 20h30 sonnantes et trébuchantes, le spectacle commence et je m’aperçois que je me suis empêtrée dans mon parcours jusqu’à ma place au balcon n°2. Mes voisins qui s’étonnent que le rang soit complet malgré l’absence de leur ami qui a la grippe me mettent la puce à l’oreille ; en levant les yeux, je constate en effet qu’il reste un balcon au-dessus de moi, mais il est trop tard pour bouger.

Un super-héros sur le devant de la scène

Vu du balcon n°1, les musiciens de l’orchestre apparaissent comme de petits soldats en ordre de marche. La musique qui s’élève a d’ailleurs quelque chose de guerrier ; elle m’évoque non pas une bataille, mais un exercice militaire. A la tête du Concerto, le soliste Jean-Efflam Bavouzet, qui s’impose comme un véritable super-héros au sens strict du terme. Il est en effet doté de tous les attributs qui permettent, selon Wikipédia, de qualifier de manière incontestable et scientifique un super-héros :

  • des capacités extraordinaires ou super-pouvoirs (la vitesse avec laquelle il enchaîne les notes ne laisse aucun doute),
  • une double identité (on le croiserait dans la rue qu’on ne soupçonnerait pas qu’il est capable de faire ça avec ses mains),
  • un équipement (le piano),
  • un costume distinctif (la fameuse queue-de-pie – notons toutefois que la tenue du soliste ne remplit pas tous les critères du costume du super-héros, qui est "le plus souvent collant", constitué de "fibre élastique" et d’une "cape" – faudrait en toucher un mot au costumier).

Il s’appuie toutefois sur 2 adjuvants dans l’accomplissement de son œuvre : le chef d’orchestre d’une part, son fidèle second, et le musicien du fond, debout au milieu de 4 énormes tambours qui créent la solennité du moment. Chaque fois qu’il fait usage de ces instruments, on s’attend à voir surgir quelque roi ou pharaon de derrière le décor.
Toute cette emphase crée une tension palpable ; vus du balcon, les archets ressemblent à des ailes de libellules stressées, quand ils ne font pas le bruit d’un essaim d’abeilles menaçant.
Mais voilà, malgré son petit gabarit, ce super-héros vole la vedette aux autres musiciens, qui passent de longs moments à attendre leur tour pour faire sonner leur instrument.

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Pendant le Concerto
Pendant que leur héros se déchaîne, les autres en trouveraient presque le temps long

Malgré la virtuosité du soliste, j’ai eu beaucoup de mal à entrer dans le morceau, sans doute trop sophistiqué pour mes oreilles novices. Cependant, ma voisine et ses oreilles aguerries y ont retrouvé "tout Bartók", notamment l’usage du piano comme d’une percussion et autres subtilités qui m’ont échappé.

Un peu plus près des étoiles

Alors que la Symphonie s’ouvre, me voici montée d’un étage, assise à ma place légitime. La population environnante a pris un coup de jeune, même si mes 3 voisines de devant médisent sur leur amie qui s’apprête à fêter ses 70 ans tout en s’échangeant une boîte de cachous Lajaunie.
A présent, les petits soldats se sont transformés en fourmis bûcheuses et dessinent un charmant tableau bien organisé. Si la dimension héroïque persiste, la tension a disparu ; on nous raconte maintenant une histoire.
Celui qui mène la danse, c’est le chef d’orchestre ; mais on ne pourrait cette fois l’identifier comme le héros du morceau ; il œuvre davantage comme un guide qui fait éclore la beauté du moment et amène ses comparses à clamer d’une seule voix la gloire d’un autre héros. En voilà un, de travail d’équipe réussi !

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Pendant la Symphonie
Petite estrade pour héros modeste : le chef se fait le guide de ses troupes

La définition littéraire du mot "symphonie" prend désormais tout son sens : "ensemble harmonieux de choses qui vont parfaitement bien ensemble". Et bien c’est tout à fait ça !

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La symphonie de l’orchestre
La team en pleine action, au service du chant de gloire

Mais qui est-il, ce héros dont on parle ?

Il semble que Beethoven lui-même ait eu du mal à le déterminer. Lui qui avait au départ dédié sa symphonie à Bonaparte, symbole des valeurs de la République, a ensuite rageusement changé d’idée une fois celui-ci couronné empereur. Il lui trouvera un héros de substitution, un certain prince de Lobkowitz.
A moins qu’il ne soit lui-même le véritable héros ? C’est en effet quasi sourd qu’il compose cette pièce, avec laquelle il pose les premières pierres du romantisme en musique, rien que ça.
Ou alors, si on le prenait pour soi, ce morceau ? La Symphonie se termine dans l’allégresse, un final qui donne la pêche et l’envie de tout "déchirer" - l’antidote idéal à toute confiance chancelante.

Oui parce qu’avec tout cet étalage d’héroïsme, il semble important de faire baisser un peu la pression. D’autant qu’on est en pleine période de Saint-Valentin et que ces demoiselles peuvent être bien exigeantes envers la gente masculine.
Alors messieurs, si vous doutez de votre héroïsme personnel, repassez-vous la fin de la Symphonie ou souvenez-vous des enseignements prônés par Mariah Carey dans sa chanson Hero : "a hero lies in you"… Laurent Cabrol l’avait compris, lui, il y a de ça bien longtemps…

Pour des explications un peu plus scientifiques sur la chose, c’est par ici !

AR