La Reprise Histoire(s) du théâtre (I) au Lieu Unique

C’est difficile de préciser le sujet de cette pièce de théâtre, tellement elle en aborde, de manière à la fois humble et généreuse. Une nuit d’avril 2012, dans la ville belge de Liège, un jeune homme est retrouvé nu, mort, et couvert de sang et de blessures, dans un champ à côté d’un pylône électrique. Un fait divers dramatique comme on en voit parfois à la télévision, sur les chaînes d’information. Il se trouve que Milo Rau, le metteur en scène, vivait à Liège cette année-là, et il se rappelle s’être dit que ça aurait pu être lui qui aurait découvert le corps lors d’une promenade hebdomadaire quelconque. La victime se nommait Ihsane Jarfi, et il s’était retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment, une nuit alors qu’il sortait d’un bar gay.

Cependant, le spectacle commence par tout autre chose : une réflexion sur le théâtre, sur les raisons qui poussent les comédiens à monter sur scène. Milo Rau, sur le plateau, nous fait revivre le casting entrepris pour rejouer la scène du meurtre. Les acteurs, un par un, passe devant une caméra. Ils parlent de leur vie, de leurs expériences au théâtre, ainsi qu’au cinéma. Ont-ils déjà embrassé sur scène ? Ont-ils déjà frappé sur scène ? Aucune de ces questions n’est anodine et les comédiens prennent peu à peu place au sein de leur rôle.

Le spectacle nous émeut autant qu’il nous choque, il nous touche autant qu’il nous fait réfléchir. Les scènes sont crues, violentes, et parfois terriblement humaines. Ce qu’il met en avant, c’est l’absurdité de la mort d’Ihsane, ainsi que ce concept d’Hannah Arendt qu’est la banalité du mal, et qui fait resurgir le non-sens du tragique événement. Des hommes qui commettent un tel crime ne peuvent être que des monstres, pense-t-on, et pourtant c’est faux. Ils sont idiots, mais terriblement ordinaires. Aucun charisme diabolique, aucune vengeance à assouvir. Ils ont dérapé, c’est tout.

Et quel est notre rôle à nous, public, dans toute cette histoire ? Milo Rau ne questionne pas seulement ce fait morbide, il interroge également la place du public au sein même du dispositif théâtral. Pourquoi l’acteur est-il actif et monte t-il sur scène quand le public est passif et vient observer ? Le metteur en scène nous place parfois dans une position de voyeur, et nous questionne sur notre venue.

Toutes ces problématiques, entremêlées ensembles, font de La Reprise, Histoire(s) du théâtre (I) une pièce pleine d’intelligence dont la mise en scène nous fait passer du sourire aux pleurs sans jamais cesser de nous faire réfléchir.

Séréna.