La romance à l’ONPL

Vendredi dernier, je me présente à la cité des congrès de Nantes pour aller écouter Renaud Capuçon et l’Orchestre National des Pays la Loire (ONPL pour les intimes). Bon, je ne connaissais pas Renaud Capuçon, violoniste de génie, paraît-il. Toutes les places se sont vendues très rapidement en grande partie grâce à son nom. Je me disais donc, avec une mauvaise foi assumée, qu’il s’agissait encore d’un bellâtre qui présente bien sur les pochettes d’album pour vendre du violon aux bourgeoises et pour cause : ce soir le programme parle de Romance !

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Il était divisé en deux parties. La première avec Renaud Capuçon comme super soliste pour in memoriam de Bruch et son concerto pour violon. Dans un second temps Pascal Rophé dirigeait la symphonie n°1 de Brahms. Petite surprise dans ce monde de protocole et de queues de pies, le chef d’orchestre annonce dès le début l’inversion entre les deux pièces de Bruch car « cela s’est imposé pendant les répétitions ». Ô suprême facétie : on ne change pas les normes et les règles comme cela dans un concert symphonique !

Je suis donc déjà tendu lorsque j’écoute les premières notes du concerto, jouées par le tambour puis Renaud Capuçon vient le rejoindre… et la magie opère. Je suis immédiatement plongé au XIX siècle, plutôt dans un pays de l’est. Nous sommes en Europe, Madame Bovary a été écrit par Flaubert il y a dix ans et bientôt viendra Dorian Grey d’Oscar Wilde. C’est l’époque des codes de l’amour et de la séduction. Un homme se doit d’être gentlemen et de conquérir le cœur de sa belle.
Et voilà exactement ce que tente de faire ce violon, il est l’homme et tente de séduire sa douce : notre orchestre.

La parade nuptiale :

Mon corps est confortablement installé dans un fauteuil et mon esprit est dans le transsibérien en train d’assister à la rencontre de ces deux cœurs. Le violon montre tout d’abord sa fierté, il est slave, il est fort, sûr de sa puissance. Il engage sa danse et montre ses capacités de virtuosité. Il saute en tous sens sur la gamme, change violemment de rythme, varie son rythme et tourne autour de la dame. Bref, il parade et impressionne. L’orchestre quant à lui reste doux et accompagne ce ballet. Tantôt intrigué, tantôt curieux, il encourage le danseur à poursuivre ses acrobaties et ses volts. Ce dernier, conforté dans ses efforts poursuit ses prouesses. Il rivalise de technique pour montrer l’étendue de son talent. J’assiste à une danse du paon, il essaie de séduire et elle joue le jeu de l’indifférence curieuse. Chacun essaie d’appâter l’autre. L’orchestre en fin d’allegro moderato semble commencer à rendre les armes et à se laisser emporter.

Le désespoir amoureux :

Mais comme bien souvent, c’est le séducteur qui est séduit. En ce début d’adagio, le violon est désespéré. Malgré tous ses élans et ses efforts répétés, la dame ne donne aucun signe d’intérêt. Tel est pris qui croyait prendre, le talent et la virtuosité ne suffisent pas, on sent la tristesse de ce cœur esseulé de porter un amour qui ne semble pas réciproque. Notre héros est seul, ce qu’il vivait très bien auparavant est maintenant un fardeau insupportable après avoir rencontré l’élue. De son côté, l’orchestre se montre à peine présent puis petit à petit se rapproche. Tout d’abord, porté pas de petites réponses au violon, il allonge par la suite ses phrases musicales pour tenter de réconforter son galant déçu. De cette présence encourageante, apaisante, presque maternelle, le violon reprend vitalité. D’abord, timidement puis dans de plus grandes envolées il semble vouloir confesser sa faiblesse, ses errements et erreurs. Malgré tout son talent, il est imparfait et sans doute pas à la hauteur de son amie. L’orchestre, plus que par les prouesses, semble vaciller sous l’humilité qui gagne l’arrogant initial. Il est emporté par le pathétisme du violon et finit par avouer ses sentiments. Cette partie se termine donc par une partition à l’unisson entre l’orchestre et le violon, tous deux apaisés.

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Le couple :

Pour cet allegro energico, le couple nouvellement formé entame une danse commune. Ils partent sautillant d’une nouvelle énergie. Le violon montre une nouvelle fois ses capacités, mais cette fois avec plus de douceur et de grâce. L’orchestre, quant à lui, est toute en explosivité et puissance. Les deux se répondent, avec vivacité, puis engagent des partitions communes. Les nouveaux amants convolent et partagent une même joie du sentiment amoureux. Le violon, libéré, exécute maintenant de grandes envolées encouragé par l’orchestre. Cette partie est extrêmement lyrique : il me semble que le couple voyage autour du monde. Ils nous emportent avec eux, détenteurs d’une confiance inébranlable en l’avenir que seuls les amoureux portent. Cela se termine sur une partie douce et apaisée.

In memoriam :

Cette pièce frappe par sa tristesse et son pathétisme dans le plus pur sens du terme : porteur d’émotions. J’ai eu la sensation d’assister tout d’abord à une veillée funèbre. Le violon montre une infinie tristesse. Il semble crier l’injustice d’un décès prématuré : l’un des amoureux aurait-il disparu ? J’assiste ensuite à son hébétude, il doit supporter l’absence et le manque car rien ne peut changer cet état de fait. L’orchestre l’accompagne dans ses différentes phases et semble vouloir le relever. Avec ce soutien, le violon fait son deuil petit à petit et sort progressivement de son apathie. Il passe par une espère de colère puis on entend dans les tambours de l’ONPL un appel à la vengeance. Mais peut-on se venger de l’injustice du sort ? Après plusieurs rechutes en dépression et encouragé à chaque fois par l’orchestre qui lui répond, le violon finit par s’apaiser pour terminer sur des notes d’espoir.

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La Symphonie n° 1 de Brahms :

Renaud Capuçon a quitté la scène après nous avoir offert un solo de toute beauté qui a cloué la salle dans un silence religieux. L’orchestre joue maintenant la symphonie n°1 de Brahms. Je retrouve des accents très nets de la 9 eme symphonie de Beethoven. Vous savez, c’est notre hymne européen. Je vous laisse en juger par vous-même avec cet extrait.
Le parallèle a en fait tout son sens car Brahms a repoussé pendant 20 ans la composition de sa première symphonie car il avait peur de ne pas être à la hauteur du maître du XIX siècle en la matière. Mais Brahms a su apporter sa propre marque. Son œuvre est tout ce que l’on peut aimer : puissante, liée, riche. Je me suis laissé porter par ses thèmes et ses émotions.

Juste avant de quitter l’ONPL :

J’ai été séduit par Renaud Capuçon et Pascal Rophé et pourtant je ne pense pas, sauf erreur, être une bourgeoise ! Lorsque ces deux-là parlent de romantisme, ils s’expriment à travers leurs instrument pour utiliser pleinement la puissance imaginative de la musique symphonique. Fermez les yeux, laissez-vous porter pour vivre une histoire amoureuse dans la plus pure tradition romantique. L’ONPL est une machine à remonter le temps en même temps qu’un beau film d’amour. Le violon, instrument manié avec tant de dextérité, montre ainsi sa pleine capacité pathétique. C’est beau, ça vous arrache le cœur puis vous fait tomber amoureux et vous redonne l’espoir. Les deux hommes montrent une véritable sincérité, une générosité dans leurs travail respectif et semblent même complices. Pour ne rien gâcher dans ce milieu qui me paraît toujours un peu guindé, ils semblent tout à fait accessibles et simples : on aurait presque envie d’aller leur serrer la main à la fin du concert pour les remercier. Maintenant, j’attends avec impatience la prochaine fois où l’ONPL viendra faire naître de nouveau ces émotions en moi.

Fabien