Le grand sommeil, un polar troublant au Cinématographe

Marlowe, le fameux détective imaginé par Raymond Chandler, y est appelé par le général Sternwood, pour régler une affaire de chantage dont est victime sa plus jeune fille, Carmen. La scène d’introduction paraît ainsi poser des bases simples et esquisser une intrigue policière efficace. Mais ce n’est sans doute pas un hasard si elle a lieu dans une serre dont on nous rabâche la chaleur étouffante, seule condition qui permette au vieil homme, malade, de survivre. Le général, de son propre aveu, vit ses plaisirs – fumer, boire – par procuration et paye une vie de débauche dans cet exil tropical au milieu des orchidées, des fleurs dont les pétales, semblables à la chair humaine, fleurent l’odeur douceâtre de la corruption.

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Le ton est donc donné : pourriture des âmes généralisée. Marlowe fait également la connaissance des deux filles du général. La plus jeune, victime du chantage, est une espèce de baby-doll nymphomane, fragile et infantile, qui se jette littéralement dans les bras de n’importe qui et qui, à la moindre contrariété, se remet à sucer son pouce. L’aînée, nettement plus séduisante, est incarnée par Lauren Bacall, et joue double jeu. Car comme dans tout bon polar qui se respecte, les employeurs du détective ont des choses à cacher…

Adapté par Faulkner à partir d’un roman de Chandler, Le grand sommeil aurait pu être un polar brillant, bien ficelé, jouissif. Pourtant, le détective ne cesse de rencontrer des personnages aux agissements étranges, des escrocs et des malfrats à la petite semaine qui semblent eux-mêmes dépassés par leurs mauvaises actions. Autant dire que ça va mal finir. Dans ce tourbillon obscur, on a du mal à saisir la clarté de l’intrigue, ce qui fait sens : Raymond Chandler, auteur du roman dont est tiré le film est considéré comme un des pères du « nouveau roman policier », celui où la noirceur l’emporte. Le détective n’est plus celui qui remet le monde à l’endroit, mais qui lutte avec ses propres démons et ceux des autres dans un monde corrompu.

En bref, fini les contes de fées, le bien ne peut l’emporter, même si le héros poursuit la lutte. Hawks porte cette confusion morale à l’écran avec un film au noir et blanc sombre, tout en nuances de gris, et un ensemble de seconds rôles plus ou moins interlopes qui trempent dans des méfaits trop grands pour eux. 

Chloé Averty