Le Musée et le Cinéma

La saison Du Musée d’Arts au Cinématographe plonge les œuvres du musée dans des fictions filmiques, créant des allers-retours intriguant entre œuvres cinématographiques et œuvres picturales.

Énigme cinématographique, lien fictif, des histoires aux tableaux, personnages, évidence et rupture, la saison du musée d’arts au cinématographe plonge les œuvres du musée dans des fictions filmiques, créant des allers-retours intriguant entre œuvres cinématographiques et œuvres picturales.

Je me suis arrêtée sur deux des films programmés par le musée. Le premier, La Leçon de Piano est un film de Jane Campion, se situant au XIXème siècle lors de la colonisation de la Nouvelle-Zélande. L’histoire est subtile et rythmée, elle met en scène Ada, jeune mère célibataire muette, mariée à un colon qu’elle ne connait pas. Sans voix, tout passe dans son regard, qu’elle a puissant. Une infinité d’émotions traverse ses yeux. Elle est souvent froide, distante et fait preuve d’une grande volonté. Elle convainc son voisin, George Baines, de la reconduire jusqu’à la plage où son piano a été abandonné. Il va se tissé une relation particulière et charnelle entre ses deux personnages, la progression de leurs sentiments est palpable. Ce film m’a énormément touché, par sa photographie magnifique, ses scènes d’une étrange beauté, l’omniprésence d’une nature exotique et sauvage, mais aussi à travers ses personnages puissants et leurs esprits singuliers.

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Le caractère d’Ada, on le retrouve dans le Portrait de Lady Frances Balfour, peint par Edward Burne Johnes (1880). C’est à ce petit tableau que le musée a décidé d’associé La Leçon de Piano. Le portrait représente une aristocrate écossaise vêtu simplement d’une robe de mousseline blanche sur un fond neutre. La distingue ses cheveux flamboyants rassemblés en chignon, mais surtout son regard. Un regard pensif, fuyant. Ce tableau je l’ai cherché, je suis passé devant sans le voir. J’imaginais le visage d’Ada. Je ne l’ai pas vu mais j’ai ressenti cette présence, une prestance distante qui leur est commune. J’observais attentivement la Lady, mais mes yeux était sans cesse attrapés par un autre portrait à sa droite, par le regard frontale et captivant de sa voisine. Cette Lady nous échappe, ce qu’elle observe n’est pas hors-champs mais en elle, comme un monde intérieur riche, une rêverie personnelle qui l’absorbe toute entière. Ici le lien entre le film et la peinture se fait immédiatement à travers le personnage d’Ada. Je me prête facilement à un exercice de projection autour de cette Lady. Je lui imagine des voyages, des romances fantasques, une personnalité remarquable et sensible.

Pour le deuxième couple le lien s’avère plus énigmatique, lacunaire. Il s’agit du film Faces de John Cassavetes. Ce film est rugueux, on y voit jusqu’aux pores de la peau la dureté masculine, la fragilité des relations humaines, le quotidien parfois épuisant, lancinant. Il touche à la réalité, filmé en noir et blanc, très proche des visages, les scènes d’ivresses sont incroyable de vérité. À travers des acteurs magnétiques ce film suit la séparation d’un couple et leurs infidélités, d’un côté l’assurance détestable de l’homme et de l’autre la pudeur froide de la femme. Il fait écho à une œuvre de Joan Mitchell, Les Bleuets. Appartenant au courant de l’expressionnisme abstrait, ce tableau se constitue de trois pans. La peinture est épaisse, matiérée, vivante, elle coule ou s’amalgame. De près on remarque par endroit la trace des pinceaux. Pour saisir ce tableau dans son entier, il faudrait pouvoir se reculer. Les teintes sont bleutés, de grandes formes azur évoquent le titre. J’ai du mal à me représenter ce qui relie ces deux œuvres. J’y vois peut-être un point commun, la matière du film, cette façon de s’approcher de la peau, de regarder le détail, et la matière de la peinture qui entraine un mouvement d’approche similaire, une épaisseur semblable. Malgré tout, j’ai l’impression d’avoir manqué quelque chose. Je me demande si une œuvre de Joan Mitchell n’apparaîtrait dans Faces. Je reste avec mes interrogations ouvertes, un mystère planant.

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Du musée d’arts au cinématographe proposait donc une programmation riche, éclectique. C’était une belle manière de s’arrêter sur certaines œuvres du musée. J’ai trouvé très agréable ce jeu de piste entre les salles, mais aussi cette occasion de voir ou revoir des classiques projetés sur grand écran. Si certains liens entre films et tableaux sont évidents, d’autres paraissent bien plus mystérieux, et méritent peut-être quelques lumières, ou alors l’acceptation pour le spectateur de ne pas tout saisir. Ces énigmes attisent ma curiosité, c’est avec impatience que j’attends la prochaine saison !

Julie K.