Le Prince. Tous les hommes sont méchants.

En 1469, à Florence né Nicolas Machiavel, homme politique, écrivain et philosophe italien. En 1513, il commence à rédiger Le Prince, qu’il dédie trois ans plus tard à Laurent de Médicis. Ce portrait d’un nouveau genre et d’un nouveau style est un portrait d’en bas, un portrait du prince vu du peuple. Il ne sera publié qu’en 1532 soit cinq ans après la mort de Machiavel. En 1559, le livre est mis à l’Index, le catalogue de livres dont le Saint-Siège interdisait la lecture.
L’histoire de ce livre aurait pu s’arrêter là. Elle aurait du, décision prise par des hommes d’en haut d’en contenir l’essence, mais c’était sans compter sur la curiosité sans limite de certains hommes d’en bas, comprenez moi bien, de ceux qui aiment la vie, ses essences et ses contradictions et le bois noircis des scènes de théâtre.
L’histoire alors continua et elle s’est prolongée d’une heure et demi en ce mardi 5 Mai 2015 sur la scène d’Onyx à Nantes. Le livre interdit est devenu entre temps un classique. Laurent Gutmann, homme de lettres et de philosophie, comédien et metteur en scène français, en a fait une brillante adaptation pour le théâtre.
Sur scène, la vieille pierre anguleuse des châteaux s’est effacée pour laisser place à une grande salle de réunion, ambiance start-up, machine à café et galettes des rois posées sur une table. Au milieu, pas de grande cheminée style renaissance non plus mais une voiture coupée en deux dont la portière arrière droite s’ouvre, donnant sur un tapis rouge pas entièrement déroulé mais suffisamment présent pour tracer au sol un chemin pour les futurs princes. Libres à eux de l’emprunter, et de descendre jusqu’au bord scène pour discourir, s’entretenir, nouer le contact avec son peuple, le public.
Les candidats au poste de princes justement, ils sont trois. Deux hommes et une femme à prétendre au titre suprême. Ils sont de notre temps. Dès leur première apparition sur scène, ces trois là, ce pourrait être nous demain à la recherche d’un emploi. Ils sont encadrés, coachés, observés par deux autres comédiens. Un homme dépositaire du texte de Machiavel et une femme, au langage actuel, tailleur noir, chaussures à talons, à peine aimable mais pas non plus désagréable, une formatrice des temps modernes qui fait l’appel, distribue des badges, coupe la galette des rois, propose le café, mène le jeu.
Le décor est fixé. Les jeux vont pouvoir commencer. Jeux de rôles d’abord amusants puis devenant pour certains, éliminatoires créant parfois des situations hilarantes, quasi burlesques. Le texte nous apprend qu’on ne devient pas prince en claquant des doigts ou si ce n’est pour créer une diversion pour le devenir, et plus dur encore, qu’on ne reste pas au pouvoir en se tournant les pouces. La mise en scène de Gutmann nous apprend que malgré les 500 ans qui nous séparent de l’écriture de ce texte, les moyens pour arriver à nos fins restent toujours les mêmes, car après tant d’années c’est toujours d’êtres humains et d’humanité dont il est bel et bien question.
Cette pièce qui nous donne à voir sans jamais tout nous montrer créée ainsi, une distance suffisante et constante pour le rire et la réflexion. Une démonstration de force parfois bestiale sans être trop bête et qui marque par ses images fortes et ses comédiens, toujours sur le fil, en réflexion constante mais qui pris au jeu du pouvoir, se surprennent eux mêmes de leurs attitudes, s’en amusent parfois, s’y plaisent souvent.
Le peuple est régulièrement sollicité. Là où habituellement nous ne sommes que les spectateurs passifs et silencieux de l’histoire, Laurent Gutmann et ses princes stagiaires font le pari un peu fou de nous faire participer, cassant d’emblée le mur imaginaire qui nous séparent d’eux. Ce show interactif « qui porte à la connaissance du peuple l’art du gouvernement, et par là même fait prendre conscience à ce même peuple les opérations de domination dont il est l’objet. » est une vraie réussite, une démarche audacieuse.
Et Machiavel de rajouter : « La guerre est juste, en effet, pour ceux à qui elle est nécessaire, et les armes sont pieuses quand il n’y a plus d’espoir que dans les armes ».
L’histoire n’est vraiment pas finie.

FLORIAN GUILLOT.