Le rire pour unifier

La grande salle aux murs en bois du Grand T est pleine à craquer. En attendant le lever de rideau je lis avec intérêt un programme aux grands titres prometteurs : Fellag ou le « Conteur de fond », le « Rassembleur d’âmes » ou encore le « Prophète profane ».

Le spectacle commence dans une ambiance très dépouillée : Fellag se tient au centre de la scène, entouré de trois petites tables, devant un ciel étoilé projeté sur un grand écran qui couvre le fond de la scène.

La première scène est à la fois émouvante et drôle. Le vieil homme redevient pour quelques minutes un enfant de 5 ans. Avec l’agilité des grands comédiens, il nous emporte dans sa Kabylie natale, dans ses montagnes, et répand sous nos yeux sa vision enfantine du monde. Il n’avait encore jamais vu de français et les imaginait à la fois très beau, avec des crêtes de coq ou encore comme des ogres sanguinaires… Attendus dans le village pour réquisitionner les fusils de chasse, l’enfant est tout excité à l’idée de les voir apparaître derrière les collines où il se poste toute une journée avec le reste du village à les attendre. Et quelle ne fut pas sa surprise quand il découvrit qu’ils étaient noirs et musulmans ! Une première scène à l’image de l’ensemble du spectacle : surprenante et décalée. Ensuite, Fellag autant comédien que conteur, nous raconte les rues colorées, les soirées organisées en cachette par les femmes, l’absence du père et sa radio, les débuts à l’école et bien sûr la guerre et l’indépendance.

Quand l’enfant quitte sa montagne pour aller vivre en ville avec son père, le comédien retire sa Kechabia traditionnelle et le voilà en pantalon à bretelle et chemise à poids, faisant de lui ce comique universel que chacun connaît, pont entre les cultures et médiateur entre les frontières, et clin d’œil à Charlot à qui il doit sa vocation de comédien.
L’humour de haute voltige, qui ponctue et fait rebondir sans cesse le récit en l’emmenant dans des directions inattendues atténue la pauvreté, la peur et l’ennui que Fellag nous laisse tout juste entrevoir en toile de fond. Au fur et à mesure que le récit avance, que l’enfant grandit, que la guerre s’enlise, les difficultés se devinent de plus en plus. Après ses études, le voilà devenu « muriste » comme tous ses amis, c’est à dire qu’il se colle au mur et regarde la vie passer…

On est touché par sa vision de la vie toujours positive malgré les difficultés évidentes qu’il a pu rencontrer, par l’amour qu’il porte à ces deux pays dont il connaît les richesses aussi bien que les petits défauts, et la simplicité avec laquelle il aborde des questions qui sont encore aujourd’hui des sujets douloureux ou pour le moins délicats. La grande originalité et la beauté de son spectacle, se situe dans la simplicité avec laquelle il aborde toutes les situations, les plus quotidiennes comme les plus politiques : avec bon sens et espièglerie. Il joue ainsi avec les mots, avec les langues, les coutumes et les traditions qu’ils connaît parfaitement des deux côtés de la méditerranée, nous obligeant ainsi à prendre de la hauteur et à rire de nous-même et de notre histoire.

Un seul bémol concernant l’organisation du spectacle, il y a de grands bons dans le temps et certains sketches sont plus anecdotiques que d’autres. On saute de la guerre d’indépendance à la capacité de tous les algériens à être mécanos, ou à la quête féminine des jeunes garçons désœuvrés. On regrette de n’effleurer qu’un peu chaque thème dans cette grande reconstitution des différents spectacles de Fellag, dont on ressent le côté tronqué.

Raphaëlle