Les aiguilles et l’opium : un beau jouet décevant

Les aiguilles et l’opium de Robert Lepage, c’est un peu le temps fort de la saison culturelle québécoise initiée par le grand T, en partenariat avec le Lieu Unique, la Cité des congrès, j’en passe et des meilleures. Alors forcément, quand la lumière décline, j’ai de grandes espérances.

Le spectacle a été créé en 1991, et mêle plusieurs sources : une rupture amoureuse qu’a vécu le metteur en scène, alors qu’il était en voyage à Paris pour enregistrer le commentaire d’un documentaire sur Miles Davis, l’histoire dudit Miles Davis qui, une trentaine d’années plus tôt, quittait Paris et Juliette Gréco, et une lettre aux Américains que Jean Cocteau, de retour de New-York et un peu gaga il faut bien le dire, écrit à la même époque. Il s’agit d’un monologue, même si deux personnages sont visibles : Marc Labrèche reprend le rôle tenu initialement par le metteur en scène, et est accompagné d’un acrobate. Il ne prend pas la parole mais interprète Miles Davis lors de visions du personnage principal.

Mais la star de cette mise en scène n’est pas un être humain, c’est sa scénographie. Un immense cube flottant comme en apesanteur, ouvert sur trois côtés, qui pivote, déploie des lits, des portes, des fenêtres, et oblige les acteurs à des précautions d’équilibriste. Un jeu de lumières saisissant vient transformer encore davantage ce cube en suspension : étoiles, ambiances de ruelles new-yorkaises, chambre avec vue sur Paris ou sur l’Amérique, cabinet d’hypnotiseur...

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Un dispositif carrément impressionnant, donc. Trop impressionnant. Car on parle de quoi ? D’une rupture, de ruptures. D’amour. De sentiments, d’hommes, de femmes. Or le cube écrase tout. En permettant trop de choses, il s’empare du premier rôle. Il est magnifique, certes, mais j’aime le théâtre de chair, de sang, de voix, un théâtre qui laisse sa place à l’acteur.

Or, bien qu’il s’agisse d’un monologue, on entend à peine Marc Labrèche. Et que nous dit-il ? Il nous fait rire, à base d’incompréhensions franco-québécoises. Il m’agace profondément quand il parodie un Jean Cocteau à la voix de canard coincée qui pontifie de façon assez horripilante sur la Grosse Pomme. Il invente la rencontre entre un Miles Davis sous héroïne et le poète français en train de chanter les louanges de l’opium... Ah non, pardon, là l’acteur ne fait rien, c’est le cube, ses jeux de lumière, son inclinaison, ses déclinaisons.

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En sortant du spectacle, j’en viens à rêver à des principes de scénographie. Il me semble en effet qu’une mise en scène doit trouver un équilibre entre sa lourdeur, sa pesanteur, et son inventivité. Par exemple, un tas de bancs sur une scène peut suggérer un nombre infini de choses si les comédiens savent emporter le morceau, et ce avec très peu de moyens. Ici, les moyens engagés sont gigantesques, et la scénographie si écrasante qu’elle m’a enfermée dans son cube magique, sans me laisser d’espace pour rêver.

Chloé Averty