Les filles du trois et demi, un Zola des temps modernes

Mardi soir, 21h. La scène du TNT s’illumine sur un décor d’appartement ; un canapé, une table basse, une entrée faite de rangées de perles, frontière entre la pièce et l’extérieur. Des cadavres de bouteilles de bières et de paquets de chips jonchent le sol aux côtés de vêtements froissés. Sur la table basse trônent fièrement un paquet de tabac et des feuilles à rouler. Les personnages ? Deux femmes, qu’on peut imaginer avoir une trentaine d’années, l’air hagard et débraillé. Le lieu ? Quelque part au Mexique, si l’on en croit les prénoms à consonance espagnole et les références fréquentes à Tijuana.

« T’as pas de la coke ? » Dès le début de la pièce, on comprend que l’histoire se déroule dans un quartier populaire où la misère humaine est omniprésente. Les deux jeunes femmes occupent le même appartement, et probablement le même travail dans ce que l’on imagine être un bar, que l’on ne voit pas mais dont le nom ne cesse d’être prononcé : le trois et demi. Tout au long de la pièce, on ne saura rien des prénoms de ces deux femmes, ni de leur véritable métier ou de la ville qu’elles habitent, encore moins de leur histoire. On apprend simplement qu’elles ont des enfants, qu’elles voient peu, des mères, qu’elles ne voient plus. Les deux femmes se contentent de déposer un faisceau d’indices, permettant au spectateur d’inventer sa propre trame à cette histoire.

Pendant 1h15, les deux femmes évoluent au sein du petit espace que représente l’appartement. L’une, autoritaire, essayant au mieux de gérer sa vie et de payer son loyer, grâce au père de ses enfants, « qu’elle revoit à chaque fin de mois ». L’autre, semblant déjà être ravagée par la drogue, qu’elle réclame d’ailleurs fréquemment à sa colocataire, pommée, dépendante de la cocaïne et de son amie, ou collègue. Petit à petit, l’ambiance se dégrade, la détresse s’incruste de plus au plus dans la pièce, laissant les deux jeunes femmes errer entre la drogue, l’alcool, la pauvreté et les hommes violents. Puis, à la fin de la pièce, les deux comédiennes disparaissent, se changent, et se réincarnent en deux autres femmes travaillant au trois et demi et occupant désormais l’appartement, comme pour montrer que le seul horizon des femmes de ce quartier se résume à la drogue et à la prostitution. L’auteur dépeint le quotidien d’une frange importante de la population, dans un monde où la paupérisation semble inciter les Hommes à repousser sans cesse les limites de leur propre dignité.

A l’issue du spectacle, les lumières se rallument, les spectateurs font un triomphe aux deux actrices, qui viennent d’achever avec succès la première représentation d’une série de quinze des « filles du trois et demi ». Si l’ambiance particulière et parfois embarrassante de la pièce m’a laissé quelque peu perplexe, on ne peut que saluer le dynamisme et la légèreté des deux jeunes femmes, à la fois graves et pleines d’humour, qui ont su exploiter avec brio la complexité du genre humain, capable de s’auto-détruire et de se laisser aller au point de ne plus avoir le contrôle de lui même.

Cassandre