Ma petite histoire et de grandes symphonies

Le 7 avril, le théâtre de Machecoul accueillait l’ONPL et le slameur Kwal, pour nous conter l’histoire de la symphonie.

Je n’ai plus d’âge, plus de pays, plus de langue. J’ai des notes, des photos, des voyages ; des restes d’enfance, plein de souvenirs et un amour du classique. Voilà comment la musique m’a fait grandir. Ce vendredi soir, à l’ONPL, les symphonies racontaient leur histoire, et je pensais à la mienne.

J’ai neuf ans. Sur le piano familial, celui qui prend la poussière au milieu du salon, j’apprends Ah ! Vous dirai-je maman, en douze variations de Mozart. J’ai le poignet dur et ça sonne faux. Mon grand-père s’agace : Mozart ce n’est pas simple, certes, mais ça, ça l’est. Pourtant, je manque de souplesse et les marteaux qui tapent le vide à l’extrémité du clavier n’arrangent pas mon cas. J’en veux à Mozart, j’en veux au piano et j’en veux à mes mains trop petites et maladroites qui s’emmêlent sur les touches. Je sens le goût de la tyrannie dans chaque note écorchée.

Et puis, j’ai quatorze ans, des envies de rock’n’roll, de violoncelle et de rébellion. Je hais ce piano qui me torture les doigts et je boude le classique qui ennuie ma jeunesse. Mes parents tranchent : on n’achètera pas de violoncelle et puis d’abord, on a payé l’année complète de piano. Alors je continue par loyauté et je découvre Beethoven et Chopin que je fais semblant de ne pas aimer ; jusqu’à m’entraîner aux Nocturnes en cachette, pour ne pas salir ma réputation d’adolescente rebelle.

J’ai dix-sept ans à présent, un bac en poche, obtenu de justesse et des envies de liberté et de voyage. Avec mes deux copines, on prépare nos valises pour traverser la France. Objectif : l’Allemagne et l’Autriche en train durant trois semaines. On a tout planifié durant nos cours de dessin.

Je ne parle pas un mot d’allemand mais rien n’est sérieux quand on a dix-sept ans. Et puis, à Vienne, il y a des sons partout, des notes, des bruits, des pianos, des violons, et pour ça, on parle la même langue. Je me souviens de Mozart en visitant Salzbourg, je bouffe du piano aux tables des restaurants, je me saoule au classique aux tables des bars et jusqu’aux toilettes du métro : les notes nous suivent et ne nous lassent pas.

J’en fais la promesse : plus tard, j’irai à l’ONPL plusieurs fois dans l’année. Je verrai de tout et surtout beaucoup de choses que je ne connais pas. Du technique, du très technique, du romantique, du beau, du juste, du sidérant, du russe, ou de l’allemand. Je connaîtrais tous les balcons de la salle, tous les côtés de la scène et parfois, même, je me dirai : tiens, ce n’est pas le même premier violon que d’habitude. C’est dire si j’en ai, justement, des habitudes.

Je me ferai à l’ambiance qui m’avait parue glaciale la première fois. Peu à peu, j’oserai les baskets sur la moquette beige, en me sentant comme chez moi. Je me ficherai de ces vieux qui m’entourent et qui n’applaudissent pas, et je m’affaisserai dans les fauteuils, peu importe si je ne me tiens pas le dos droit. Je m’autoriserai à tousser même si ce n’est pas entre deux musiques, et une fois, je m’endormirai. Là, je rêverais quand même d’un peu de bazar.

Je rêverais d’une soirée où le public change. L’orchestre serait réduit, la salle plus petite et les têtes grises et leurs rides sévères laisseraient la place aux familles ordinaires.

Il y aurait des enfants qui murmurent, qui rient, qui parlent et qui s’agitent. Ça donnerait de grands coups à l’arrière de mon siège, ça grimperait sur le fauteuil devant, ça gesticulerait et puis, ça applaudirait quand il ne faudrait pas.

Ils écouteraient d’une oreille, bâilleraient par moment et je perdrais patience sans oser le montrer. Pourtant, dans leur énergie et leur gaieté je trouverais ce goût de nostalgie qui me ramène à neuf ans, à quatorze ou dix-sept, à ces périodes de vie ou j’ai aimé Mozart et celles où je l’ai fui.

Je rêverais de Kwal, auteur et comédien, lui qui raconte si bien les histoires. Je verrais les enfants trouver un peu de calme et s’enfoncer dans ses mots qui parlent de symphonie. Je les suivrais aussi. Je reverrais les rues blanches, les piano-bars et l’opéra, le goût des pâtisseries et le prestige de Vienne. Parmi les promeneurs, je croirais voir Mendelssohn, Mozart ou Beethoven, à qui je dirais : c’est marrant, je rêvais de vous et de vos œuvres célèbres, celles qu’on connaît si bien mais qu’on entend si peu.

Je rêvais de bazar, de rires et de musique. Je rêvais qu’elle soit simple, facile et familiale. Qu’elle résonne contre les murs de l’enfance et qu’elle me plonge à l’époque où j’écoutais l’émotion, plutôt que la technique.
La magie n’a plus d’âge. Les miens ont défilé ce soir-là.

Marie