Mais vous êtes fou Mendjinsky !

« Le Maître et Marguerite » D’Igor Mendjinsky, vu au grand T (Nantes).

« Et si l’enfer c’était ça ? De la musique portoricaine de merde et du vieux mousseux servi tiède ? », avec le metteur en scène Igor Mendjinsky, le diable n’y va pas de main morte.

La foule s’installe dans la salle du grand T, quelques acteurs sont déjà sur scène, immobiles, enfin… par pour très longtemps.

Un homme vêtu d’une tunique blanche se met en mouvement, arrange la scène sous nos regards encore distraits. C’est un fou, c’est Igor Mendjinsky lui même, donnant la voix au personnage du poète tourmenté, Ivan Biezdomny. Et très vite, l’on comprend où l’on se trouve : dans un asile psychiatrique, le ton est donné, le récit peut prendre place dans sa totale absurdité. Et nous nous trouvons là, dans les entrailles des psychés malmenées.

Au fond de la scène, un chanteur qui - on comprendra plus tard - est le chat du diable, Béhémoth, entonne en russe « Perfect day » de Lou Reed. Voici les couleurs de l’univers rock’ambolesque de Mendjinsky, dans la lignée de la culture punk russe des années 80, aux avant-postes de la chute de l’URSS.

Dans cette adaptation libre du roman de Boulgakov, les tableaux se succèdent à un rythme infernal. Dans une chronologie impossible, les époques se mêlent, s’opposent et se répondent. L’argent, le travail, le sexe, la rédemption de Ponce Pilate… des instantanés de tout les malaises de nos sociétés.
Le diable s’y invite sous les traits du magicien Woland : professeur, harangueur de foule, psychiatre ou encore présentateur de show télé, qui s’invite dans les gradins pour mieux se jouer de nous, spectateurs : « Le premier qui prend ce billet de 20 euros, posé sur la scène, peux le garder, à mon départ 1,2,3… ». La meute de lycéen.ne.s présente ce soir là se transforme en cas d’école, qui vient à point nommé. Le diable se moque, met en scène tout autant qu’il démontre à chacun sa propre avidité, son inclination à se comporter comme des individualités grégaires. À ce jeu, nul n’est épargné, ni la foule des jeunes gens en train de dévaster la scène pour un petit billet ou une coupe de champagne, ni ceux qui rient grassement du haut de leurs places.
A la faveur de ce tournoiement, apparaît le « maître », pauvre écrivain rejeté par les éditeurs pour son roman historique sur Ponce Pilate, soutenu par son amante Marguerite, prête à descendre pour lui jusqu’aux enfers. Les amants obtiendront-ils la pitié de Satan ?

Chez Mendjinsky, la folie se chante avec de doux accents russes, empreints de joies contenues et de désespoirs banalisés. Les comédiens sont brillants, tous maniaques, chacun à leur manière, très personnelle. Seul bémol au tableau pourtant : les comédiennes cantonnées à des rôles mineurs, au service des hommes, elles ont de fait un jeu limité et c’est bien regrettable !

Ces presque deux heures de remue-méninges se clôturent enfin par la version américaine et originale de « Perfect day », toujours chantée par le chat ténor, dans une circularité quasi parfaite, enfin… le diable se cache dans les détails. À bon entendeur, salut !

Alice Mounissamy